Stefan Lernous
Le crédit de Stefan Lernous convoque immédiatement une Europe du théâtre noir, du corps performé, du fantastique qui semble sortir d'une scène avant d'envahir l'écran. Lernous est associé à une sensibilité belge et flamande où l'image n'a pas peur de paraître fabriquée, où l'artifice n'est pas une faiblesse mais une arme. Cette disposition est essentielle pour l'horreur: le monstre n'a pas toujours besoin de réalisme, il a parfois besoin d'une cérémonie.
Dans le contexte de CaSTV, Lernous doit être pensé comme un nom de mise en scène avant même d'être un simple nom de filmographie. Son cinéma ou son travail autour du genre semble appartenir à cette zone où le théâtre, la performance, le cabaret macabre et le fantastique se contaminent. La Belgique a longtemps accueilli ce type d'étrangeté, entre absurdité froide, humour cruel et goût pour les formes impures. L'horreur y devient moins un couloir sombre qu'un plateau où les vivants se révèlent déjà déguisés.
Cette dimension performative distingue Lernous des cinéastes qui cherchent l'effacement de la mise en scène. Chez lui, l'hypothèse la plus féconde est celle d'une horreur consciente de son décor. Les costumes, les gestes, les postures, les voix peuvent porter la menace autant qu'un effet spécial. Le fantastique y retrouve quelque chose de rituel: on entre dans un espace où les règles ordinaires sont suspendues, non pour que tout devienne possible, mais pour que les pulsions apparaissent sans leurs habits sociaux.
Un seul crédit au catalogue oblige à la mesure, mais il n'empêche pas une lecture située. Lernous représente une tendance rare et nécessaire du genre, celle qui assume la stylisation. Dans une époque où beaucoup d'horreur cherche le faux naturel, la caméra tremblée, le réalisme sale ou l'allégorie psychologique, il est précieux de garder une place pour les formes baroques. Elles rappellent que la peur peut venir de la composition, de la frontalité, de la sensation d'assister à une messe dont on ne connaît pas les paroles.
Les années 2010 ont donné une nouvelle visibilité à ces croisements entre scène et écran, notamment par les festivals de genre et les circuits d'art vivant. Le public du fantastique aime les objets qui ne respectent pas les frontières. Un film peut être trop théâtral pour le naturalisme, trop narratif pour la performance, trop drôle pour l'horreur pure, trop inquiétant pour la comédie. C'est précisément dans ces zones mal classées que le genre retrouve parfois son énergie.
Le cinéma d'horreur a toujours été proche du théâtre: rideau, apparition, masque, cri, entrée du monstre, corps exposé à un regard collectif. Lernous semble rappeler cette parenté au lieu de la cacher. Le cinéma n'y annule pas la scène. Il la transforme en machine d'images, en chambre de possession. Cette approche peut produire une peur moins psychologique que cérémonielle, une peur qui tient au fait d'être convié à un spectacle dont la sortie n'est pas garantie.
Il faut aussi noter que la stylisation permet de traiter la violence autrement. Elle ne la rend pas forcément plus douce. Elle peut au contraire la rendre plus abstraite, plus étrange, plus difficile à consommer comme simple réalisme. Un corps stylisé reste un corps, mais il devient aussi signe, masque, allégorie, morceau d'un dispositif. Cette ambiguïté est l'une des forces du fantastique européen.
Stefan Lernous occupe donc une place singulière dans CaSTV: celle d'un passeur entre scène et cauchemar, entre rire noir et rituel, entre artifice assumé et inquiétude réelle. Son crédit unique n'est pas une limite critique. Il est un seuil. Il rappelle que l'horreur peut encore surgir d'un rideau qui s'ouvre, d'un acteur qui sourit trop longtemps, d'une lumière de théâtre qui donne soudain au monde l'air d'un piège.
