Richard Bates Jr.
Depuis Excision, Richard Bates Jr. occupe une place très identifiable dans l'horreur américaine : celle d'un satiriste du malaise adolescent, familial et sexuel qui comprend parfaitement combien le mauvais goût peut devenir un instrument de précision. Son cinéma n'a rien de timide. Il aime les couleurs trop franches, les pulsions trop visibles, les comportements trop théâtraux. Mais cette outrance n'est jamais gratuite. Elle sert à faire remonter à la surface des désirs humiliés, des hypocrisies domestiques, des performances de normalité qui tiennent à peine. Bates Jr. travaille ainsi un cinéma d'horreur où le grotesque est moins un masque qu'une méthode d'autopsie.
Ce qui fait sa singularité, c'est la façon dont il relie cruauté et vulnérabilité. Beaucoup de films satiriques écrasent leurs personnages sous le sarcasme. Lui conserve, au cœur même de l'excès, une vraie attention à leur détresse. Ses figures sont souvent odieuses, ridicules ou dangereuses, mais elles sont aussi prisonnières de fantasmes sociaux écrasants : impératif de pureté, désir de reconnaissance, fixation narcissique, haine de soi. L'horreur surgit là, dans l'endroit où le rêve de conformité devient physiquement destructeur. C'est particulièrement net dans son rapport au corps, à la sexualité et à la famille.
Bates Jr. appartient à une lignée qui doit autant au cinéma culte américain qu'à la tradition de la comédie noire. Pourtant, il ne se contente pas de citer ou de recycler. Là où tant de films postmodernes ne produisent que de la connivence, il garde un sens assez vif du dégoût, de la honte et du tragique. Le rire, chez lui, n'annule pas la blessure. Il la rend parfois plus dure. Cette ambiguïté de ton compte beaucoup. Elle lui permet de circuler entre Comédie horrifique et body horror sans diluer la violence de ce qu'il met en scène.
Sa mise en scène aime le frontal, mais elle n'est pas primitive pour autant. Bates Jr. sait exactement ce qu'il fait lorsqu'il pousse une scène jusqu'à l'inconfort. Il comprend qu'un cadrage trop fixe, une musique trop appuyée ou une performance volontairement un peu excessive peuvent produire une sensation d'artificialité toxique. Or cette artificialité est le sujet même de ses films. Ses personnages vivent dans des décors psychiques saturés de rôles et d'images. Tout y est performance. Tout y menace de craquer.
Dans les Années 2010 et les Années 2020, cette démarche lui donne une position intéressante. Le cinéma d'horreur américain a beaucoup travaillé la métaphore sociale durant cette période, parfois avec une lourdeur explicative assez pénible. Bates Jr., lui, reste plus impur. Il n'avance pas en professeur du symptôme. Il préfère l'énergie toxique, la collision de registres, l'excès qui révèle mieux qu'un discours sage. Cela peut déplaire à ceux qui veulent du genre propre, mais c'est précisément ce qui fait sa valeur.
Il faut également insister sur la dimension camp de son travail, au sens le plus productif du terme. Non pas un simple goût de la pose, mais une intelligence des formes déformées, des identités surjouées, des sensibilités considérées comme trop intenses par la culture dominante. Bates Jr. filme des monstres sociaux qui ont souvent été fabriqués par la norme elle-même. C'est pourquoi ses films peuvent être féroces sans devenir purement réactionnaires. Ils savent d'où vient la monstruosité qu'ils montrent.
Dans un catalogue comme celui de CaSTV, Richard Bates Jr. représente donc une branche essentielle de l'horreur américaine récente : celle qui passe par la satire, le kitsch, le corps humilié et la famille comme machine à produire du cauchemar. Il rappelle que la Comédie horrifique ne vaut que si elle laisse encore une morsure après le rire. Chez lui, cette morsure reste nette.
Richard Bates Jr. ne cherche pas le prestige du bon élève. Il préfère la couleur maladive, le fantasme détraqué, la vulgarité très calculée. Tant mieux. Son cinéma montre que l'horreur peut rester un art du mauvais goût intelligent, capable de saisir ce que les modèles de respectabilité font aux corps et aux désirs. Dans le paysage américain, peu de cinéastes poussent cette logique avec une telle constance.
