https://cabaneasang.tv/fr/director/wojciech-has/
Wojciech Has - director portrait

Wojciech Has

Il suffit d'entrer dans Le Manuscrit trouvé à Saragosse pour comprendre que Wojciech Jerzy Has ne conçoit pas le cinéma comme art de la ligne droite. Chez lui, le récit se replie, se dédouble, s'égare avec méthode, comme si chaque histoire ouvrait la porte d'une autre chambre déjà occupée par un rêve, un souvenir ou une fable. Dans l'histoire du cinéma polonais, peu de cinéastes ont poussé aussi loin cette logique labyrinthique. Has n'est pas seulement un poète de l'image. Il est un architecte de la dérive.

Son œuvre se tient souvent à l'écart des lectures strictement historiques auxquelles on ramène volontiers la Pologne filmée après guerre. Non qu'il ignore son époque. Mais il choisit des voies obliques : l'allégorie, le fantastique, la mémoire comme matière instable, l'errance comme forme d'expérience existentielle. Cette singularité donne à ses films une qualité immédiatement reconnaissable. On y entre comme dans des espaces déjà hantés par des objets, des étoffes, des couloirs, des valises, des livres, des chandelles. Le décor chez Has n'est jamais un fond. C'est un organisme mental.

La Clepsydre en est l'exemple le plus éclatant. Adaptant Bruno Schulz, Has construit un monde où le temps semble non pas suspendu, mais émietté. Le protagoniste traverse des strates de passé, de fantasme, d'enfance et de mort avec la stupeur calme d'un visiteur qui ne possède plus la bonne clé. Le film touche au fantastique sans s'y enfermer. Il emprunte aussi au cinéma d'horreur une qualité de trouble organique, mais l'horreur vient surtout d'une vérité métaphysique : le monde continue de parler alors même que son ordre s'est dissous.

Dans The Saragossa Manuscript, cette logique devient joyeusement proliférante. Histoires emboîtées, identités changeantes, récits de voyage, séductions, duels, mystifications : Has filme tout cela avec une assurance souveraine. Il ne cherche jamais à simplifier le labyrinthe pour rassurer le spectateur. Au contraire, il lui demande d'accepter le plaisir de la désorientation. Cette confiance est précieuse. Le film affirme que le récit peut encore être un espace de vertige, un théâtre de métamorphoses où l'intelligence naît de la circulation plutôt que de la résolution.

La mise en scène de Has joue un rôle décisif dans cette expérience. Ses travellings, ses compositions profondes, son goût pour les trajectoires lentes à travers des intérieurs surchargés produisent une sensation de densité matérielle exceptionnelle. Beaucoup de films oniriques se contentent d'une brume vague. Chez Has, le rêve est lourd, peuplé, tactile. On pourrait presque parler d'un baroque de bibliothèque, d'une somptuosité inquiète où chaque objet semble chargé d'une mémoire secondaire. C'est ce rapport au visible qui empêche son symbolisme de devenir désincarné.

Il faut aussi souligner la mélancolie très particulière de son cinéma. Même lorsqu'il flirte avec l'ironie ou la fantaisie, Has donne le sentiment que le temps travaille tout de l'intérieur. Ses personnages avancent dans des mondes qui ont déjà commencé à disparaître. Cette conscience de la perte, liée à l'histoire européenne mais jamais réduite à l'illustration, confère à ses films une gravité discrète. Le merveilleux n'y est pas un refuge. Il est une manière de sentir plus intensément la fragilité des formes de vie.

Dans les années 1960 et années 1970, alors que tant de cinémas nationaux se débattaient entre réalisme politique et modernisme sec, Has a maintenu une voie profondément personnelle. On pourrait le rapprocher de certains grands constructeurs de mondes, mais il demeure irréductible. Il n'a ni l'agressivité d'un surréalisme programmatique, ni la neutralité clinique des formalistes purs. Il avance par enchantement concret, par accumulation de seuils, par glissements successifs entre veille et songe.

Revoir Wojciech Has aujourd'hui, c'est retrouver un cinéma qui demande encore au spectateur de consentir à l'errance. Le geste est rare et précieux. Dans un présent obsédé par la transparence narrative, ses films rappellent que la confusion peut être féconde, que la mémoire travaille en spirale, et que les images les plus durables sont souvent celles qui refusent de se livrer d'un seul coup. Has n'est pas un cinéaste de l'énigme vide. Il est un maître du dédale habité.