Samuel Fuller
Avec Shock Corridor en 1963, Samuel Fuller filme l'asile comme une machine à produire de la contagion mentale, morale et politique. Peu de cinéastes américains ont su, avec si peu de moyens apparents, fabriquer un tel climat de crise. Le film relève du pulp, du tabloïd, du thriller psychiatrique, de l'exploitation pure, mais il avance avec une violence de coupe et une frontalité qui l'amènent très près de l'horreur.
Fuller vient du journalisme, et cela se sent à chaque plan. Né en 1912, reporter très jeune, romancier, soldat pendant la Seconde Guerre mondiale, il ne développe jamais une mise en scène de confort. Son cinéma pousse, cogne, coupe court, attaque le sujet avant que le spectateur ait le temps de s'installer. Cette brutalité n'est pas un simple style macho. C'est une manière d'arracher les apparences. Chez lui, les institutions américaines, la presse, la guerre, le racisme, la sexualité, la rue et la folie ne sont jamais observés à distance respectable. Ils éclatent en pleine image.
On associe souvent Samuel Fuller au film de guerre, au noir urbain ou au mélodrame détraqué, et c'est exact. Pickup on South Street, The Crimson Kimono, Underworld U.S.A., The Naked Kiss, Shock Corridor, puis plus tard White Dog montrent à quel point sa filmographie est traversée par la violence sociale, la peur et l'hystérie collective. Sa place sur CaSTV tient précisément à ce bord-là. Fuller n'est pas un réalisateur d'Horreur orthodoxe, mais une partie de son œuvre touche directement à la zone où le cinéma américain populaire devient fiévreux, inquiétant, presque malsain de lucidité.
Shock Corridor est le cas le plus évident. Le récit d'un journaliste qui se fait interner pour résoudre un meurtre à l'intérieur d'un asile pourrait n'être qu'un bon sujet d'exploitation. Fuller en fait une descente mentale où chaque rencontre ressemble à un symptôme national. Paranoïa, répression sexuelle, racisme, guerre froide, déni collectif, tout revient sous la forme d'un cauchemar clinique. Ce n'est pas seulement un Thriller. C'est un film qui comprend que l'Amérique moderne produit sa propre folie, puis essaie de l'enfermer hors champ. Fuller rouvre la porte.
Le même geste travaille The Naked Kiss. Le visage de Constance Towers, la ville propre en façade, le sous-texte sexuel, la violence soudaine et la pourriture morale sous l'ordre local donnent au film une énergie très proche du malaise horrifique. Quant à White Dog, il pousse encore plus loin cette logique. En prenant pour centre un chien dressé à attaquer les Noirs, Fuller transforme le racisme en programme, en réflexe conditionné, en mécanisme monstrueux fabriqué par la société elle-même. Là encore, l'horreur n'est pas surnaturelle. Elle est structurelle, dressée, apprise.
C'est ce qui rend Fuller si précieux pour un lecteur de CaSTV. Il rappelle qu'une grande partie du cinéma de peur passe aussi par le choc du réel, le grotesque moral et les nerfs à vif du mélodrame. Beaucoup de ses films résonnent fortement avec Psychological Horror ou avec des formes de Thriller contaminées par la démence, la panique et l'effondrement éthique. Il filme des sociétés qui se tiennent à peine debout, des corps qui craquent, des systèmes qui se prétendent sains alors qu'ils sont déjà gangrenés.
Le contexte de États-Unis est évidemment décisif. Fuller est l'un des grands cinéastes américains de la nervosité nationale. Son pays n'apparaît jamais comme une abstraction héroïque. C'est un territoire saturé de mensonge, de hiérarchie, de brutalité et d'énergie contradictoire. Même ses personnages les plus droits avancent dans des mondes contaminés. Cette tension donne à son cinéma une vitesse unique. On a souvent l'impression que chaque scène pourrait dégénérer plus vite que prévu, comme si le film lui-même refusait la stabilité bourgeoise du récit classique.
Les 1960s constituent sans doute son pic le plus directement utile pour notre cartographie du genre. C'est la décennie où Fuller durcit ses formes, simplifie ses intrigues jusqu'à l'os et pousse les situations vers une sorte de délire contrôlé. Mais il ne faut pas réduire sa carrière à cette période. Sa cohérence est plus profonde. Dès les films noirs antérieurs, il y a ce goût de la collision, du sensationnel révélateur, du personnage pris dans une nasse morale. Plus tard, même quand l'industrie le marginalise davantage, cette même voix continue de parler sans politesse.
Il faut aussi parler du style, parce que Fuller ne vaut pas seulement pour ses sujets. Il cadre vite, frappe fort, monte avec une brutalité sèche, utilise les gros plans comme des agressions franches, et sait faire exister une ville, un couloir, une salle d'hôpital ou un trottoir comme zones de menace. Il n'a pas besoin d'un vernis expressionniste lourd pour provoquer l'inquiétude. Une coupe, un cri, un mouvement de caméra abrupt, un visage filmé de trop près suffisent. Cette économie de moyens donne à ses films une sensation de nécessité presque physique.
La meilleure manière d'entrer dans Samuel Fuller sur CaSTV consiste donc à oublier les frontières trop sages. On peut venir par le noir, le film de guerre ou le mélodrame, mais il faut regarder ce que Shock Corridor, The Naked Kiss et White Dog font à la peur moderne. Ils la déplacent vers l'asile, la petite ville, le conditionnement idéologique, la crise de nerfs américaine. Reliez-le à Psychological Horror, à Thriller, aux 1960s et à États-Unis, et Fuller apparaît alors pour ce qu'il est vraiment: un cinéaste de choc, oui, mais surtout un maître des formes contaminées, là où le cinéma populaire devient soudain assez dangereux pour regarder son époque en face.
Filmographie
