Ron Mann
Comic Book Confidential annonce déjà tout Ron Mann: amour des sous cultures, plaisir de la parole vive, curiosité pour les objets réputés mineurs et conviction que la culture populaire raconte souvent un pays mieux que ses institutions les plus sérieuses. Chez lui, le Canada ne s'impose pas comme thème national fermé. Il sert plutôt de point d'ancrage à un regard documentaire mobile, joueur, volontiers passionné, qui aime suivre les marges culturelles jusqu'au moment où elles révèlent le centre.
Mann travaille dans un Documentaire qui refuse la pesanteur professorale. Ses films sont informés, bien sûr, mais ils avancent par plaisir de découverte, par montage rythmique, par confiance dans le pouvoir des archives, des entretiens et des performances. Cette énergie est essentielle. Elle permet à des sujets comme la bande dessinée, le jazz, l'herbe, les contre cultures ou les icônes musicales de ne jamais être traités comme simples curiosités. Ils deviennent des champs d'invention où se lisent les transformations du goût, du commerce et de la dissidence.
Les Années 1980 puis les Années 1990 ont offert à Mann un terrain particulièrement fécond, parce que la légitimité des objets pop y était encore en négociation. Il a su intervenir à ce moment précis où filmer une sous culture, ce n'était pas seulement la célébrer, mais l'installer dans une mémoire commune sans la neutraliser complètement. Il y a là un équilibre délicat. Trop de distance, et le film surplombe son sujet. Trop d'adoration, et il se transforme en produit dérivé. Mann réussit souvent parce qu'il garde intacte la part de jeu.
Son sens des personnages est également précieux. Qu'il filme des artistes, des militants, des collectionneurs ou des figures d'excentricité joyeuse, il sait laisser exister les voix sans les enfermer dans une fonction illustrative. Ses interlocuteurs parlent, racontent, se montrent, se contredisent parfois. Le film devient alors une petite scène démocratique où la culture se donne comme pratique vécue plutôt que comme hiérarchie figée.
Il ne faut pas sous estimer non plus sa capacité à sentir la circulation entre plaisir et politique. La bande dessinée, le jazz, les drogues, la télévision, l'économie des fans, tout cela peut sembler secondaire vu de haut. Mann comprend au contraire que ces domaines organisent des appartenances, des fantasmes de liberté, des économies souterraines, des rapports à la loi et à la morale. Le cinéma documentaire y gagne une matière plus concrète, plus joyeuse, mais pas moins sérieuse.
Dans le Cinéma canadien, il représente une ligne singulière: moins austère que beaucoup de documentaristes institutionnels, moins obsédé par l'auteur que par la communauté d'énergie produite autour d'un sujet. Cette ouverture le rend accessible sans le rendre plat. Ses films se regardent avec plaisir, mais ce plaisir n'est pas un défaut de pensée. C'est leur méthode.
Ron Mann rappelle en somme qu'un documentaire peut être savant sans devenir raide, politique sans se présenter comme tel à chaque plan, amoureux de ses sujets sans perdre toute lucidité. Cette combinaison n'est pas si fréquente. Elle explique pourquoi ses meilleurs films continuent de circuler comme des portes d'entrée idéales vers des mondes culturels qui, sous sa caméra, cessent d'être périphériques.
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