Rodrigo Gudiño
Avec The Last Will and Testament of Rosalind Leigh, Rodrigo Gudiño a signé un film de maison hantée qui ressemble moins à une attraction qu'à une succession de deuils mal classés. Le décor y est chargé d'objets religieux, de figurines, de poussière et de rites privés. Tout semble avoir été conservé dans l'espoir que la mort accepte de repasser plus tard. C'est une image juste de son cinéma: une horreur du legs, de la collection, de la croyance devenue architecture.
Gudiño n'arrive pas au genre comme un touriste. Fondateur de Rue Morgue, revue canadienne devenue repère majeur pour la culture horror, il a longtemps pensé le cinéma d'épouvante avant de le pratiquer. Cela se sent, mais pas dans le mauvais sens du clin d'oeil érudit. Ses films ne sont pas des vitrines de références. Ils sont habités par la conscience très nette que l'horreur possède une histoire, des rituels formels, des promesses trahies, et que chaque nouveau plan entre en conversation avec cette mémoire.
Dans le contexte du Canada, son travail occupe une zone particulière. Il n'a ni la froideur clinique de certains thrillers urbains ni l'excès charnel d'une tradition plus ouvertement viscérale. Il préfère une inquiétude gothique, presque muséale, où les pièces semblent pensées comme des reliquaires. Les objets ne décorent pas. Ils accusent. Ils rappellent qu'un foyer peut devenir un tribunal silencieux, surtout quand la famille a mélangé l'amour, la foi et la possession.
Le meilleur de Gudiño tient à cette patience. Il sait que l'horreur gothique ne gagne rien à courir. Elle doit laisser le spectateur s'installer dans l'espace, apprendre les proportions d'une pièce, reconnaître la présence d'une image pieuse, d'un bibelot, d'un couloir. Puis elle déplace presque rien. Un son, une ombre, une absence de réponse. La peur naît du sentiment qu'on a été admis dans une intimité qui ne voulait pas vraiment de témoin. C'est un cinéma gothique de l'intrusion lente.
Cette lenteur est aussi morale. Chez lui, les morts ne reviennent pas seulement pour effrayer. Ils reviennent parce qu'ils ont été mal aimés, mal compris, mal enfermés dans des récits commodes. Le fils, la mère, le croyant, l'héritier: ces figures ne sont jamais abstraites. Elles forment une chaîne de responsabilités. Le fantastique n'annule pas la psychologie, il la rend moins rassurante. Il dit que les symptômes privés ont parfois besoin d'une forme surnaturelle pour devenir visibles.
On peut rattacher Gudiño aux années 2010, quand une partie du cinéma d'horreur nord-américain a réappris à faire confiance au tempo, au décor et à la hantise affective. Mais son geste reste distinct de la simple vague dite prestige. Il vient d'une cinéphilie plus souterraine, plus liée aux magazines, aux festivals, aux communautés de fans qui savent qu'un masque, un tableau ou une chambre fermée peuvent contenir tout un traité sur la peur. Son cinéma a cette qualité de cabinet: il expose des choses, mais chaque chose regarde en retour.
Même quand il emprunte au récit classique de possession ou de maison hantée, Gudiño s'intéresse moins à la mécanique du piège qu'à la texture du lien. Ses personnages ne sont pas punis parce qu'ils ne croient pas assez. Ils souffrent parce qu'ils héritent de croyances qui ont déjà déformé l'amour. C'est là que son travail trouve sa vraie violence. Les monstres sont parfois moins terribles que les formes tendres sous lesquelles une famille peut transmettre sa folie.
Pour CaSTV, Rodrigo Gudiño est un nom essentiel parce qu'il rappelle que l'horreur canadienne ne se résume pas à l'efficacité de genre. Elle peut être critique, funéraire, intérieure, nourrie par les archives de sa propre culture. Il filme comme quelqu'un qui connaît les conventions, mais qui sait aussi qu'une convention n'a de valeur que si elle rouvre une blessure. Chez lui, la maison hantée n'est pas une maison pleine de fantômes. C'est une maison où chaque objet a appris à attendre.
