Pol Diggler
Chez Pol Diggler, l'Espagne n'a rien d'une carte postale et encore moins d'un décor neutre : c'est un terrain de collision entre culture pop, pulsion de mauvais goût assumée et désir très sérieux de fabriquer un cinéma qui transpire l'underground. Dès ses premiers travaux, on comprend qu'il ne vient pas polir une tradition respectable. Il vient la secouer, y injecter du trash, de l'ironie, du sexe, du fétichisme visuel et une énergie de série B qui ne s'excuse jamais d'aimer l'excès.
Le nom même de Diggler annonce une politique des références. Il y a chez lui un goût pour les pseudonymes, les masques, les identités fabriquées, comme si le cinéma devait d'abord être un espace où l'on peut s'auto-inventer. C'est une attitude profondément liée à certaines marges du cinéma de genre européen. On n'y cherche pas la respectabilité culturelle, on y cherche une intensité. Le style passe avant la bonne tenue, le choc avant l'élégance approuvée. Dit autrement, Diggler travaille depuis une périphérie esthétique volontaire, et cette périphérie est précisément son centre.
Dans cette logique, son rapport au récit importe moins que son rapport à la sensation. Les films de Diggler avancent comme des objets contaminés par l'exploitation, par le clip, par le porno chic, par le goût des textures artificielles. On peut y voir une réponse très ibérique à l'héritage de la contre-culture, quelque chose qui rappelle que le cinéma de Espagne n'est pas seulement affaire de prestige festivalier ou de grande tradition auteuriste. Il existe aussi une lignée des francs-tireurs, des cinéastes qui préfèrent le débordement au consensus, la saleté au bon goût, le geste au programme.
Ce qui sauve Diggler de la simple posture, c'est qu'il comprend la valeur historique de ses matériaux. Le kitsch, chez lui, n'est pas une moquerie facile. C'est une mémoire visuelle. Les couleurs trop vives, les poses outrées, la frontalité sexuelle ou la théâtralité violente sont traitées comme des archives vivantes d'une autre manière de faire du cinéma. Une manière plus pauvre en moyens, peut-être, mais plus libre dans ses contaminations. Dans le paysage très calibré des Années 2010 et des Années 2020, cette liberté n'a rien d'anecdotique.
Il faut également noter que l'outrance, chez Diggler, n'annule pas la lucidité. Sous la couche pulp, on perçoit souvent une observation assez acide des postures masculines, du désir comme performance, des scènes culturelles qui se vendent comme transgressives tout en recyclant leurs propres codes. Cette ambivalence est intéressante. Elle empêche ses films de devenir de simples objets de consommation camp. Il y a de l'amour pour les formes basses, oui, mais aussi une conscience de leur fatigue, de leurs automatismes, de leurs impasses.
Son cinéma s'inscrit ainsi dans une économie de la marge, pas seulement budgétaire, mais symbolique. Diggler filme comme quelqu'un qui sait que le centre culturel ne l'attend pas, et qui répond à cette exclusion par la suraffirmation stylistique. Ce n'est pas une stratégie neuve, mais c'est une stratégie qui, lorsqu'elle est tenue avec cette franchise, retrouve une vraie nécessité. Il préfère le risque de l'excès à la sécurité de la neutralité. Il préfère l'objet impur, parfois instable, à l'œuvre impeccablement administrée.
Pol Diggler compte donc moins comme représentant d'une école que comme symptôme fertile d'une vitalité parallèle. Son importance tient à ce qu'il rappelle : le cinéma de genre n'a pas à demander pardon pour ses instincts, et l'underground n'a de valeur que s'il reste conflictuel, vulgaire au bon sens du terme, c'est-à-dire attaché à ce qui déborde les hiérarchies culturelles. Dans un écosystème où tant de films indépendants cherchent à prouver qu'ils sont bien élevés, Diggler choisit l'impureté, la friction et la mauvaise conduite. C'est une position esthétique, mais aussi une morale de fabrication.
