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Paul Schrader - director portrait

Paul Schrader

Cat People reste l'une des portes les plus révélatrices pour entrer chez Paul Schrader: un film de métamorphose sexuelle, de surfaces stylisées, de fatalité intérieure, où l'horreur n'est jamais détachable de la culpabilité. On associe souvent Schrader à l'écriture de Taxi Driver ou à la figure du solitaire calviniste rongé par une idée fixe, et l'association est juste. Mais elle devient plus intéressante quand on voit à quel point cette obsession irrigue aussi son rapport au genre, au mélodrame et au thriller. Chez lui, le péché n'est pas une catégorie religieuse abstraite. C'est une texture mentale, une manière de sentir son propre corps comme un problème.

Né et formé dans le contexte des États-Unis, Schrader n'a jamais vraiment cessé de dialoguer avec la culture américaine de l'ascèse, du refoulement et de la confession. Il est l'un des rares cinéastes contemporains à avoir transformé ce bagage moral en système esthétique. Les personnages schraderiens écrivent, se surveillent, se disciplinent, puis cèdent. Ils veulent atteindre une pureté impossible dans un monde saturé d'images, d'argent, de désir marchandisé. Le miracle de ses meilleurs films tient à ceci: cette structure pourrait être mécanique, elle devient au contraire de plus en plus nue, de plus en plus douloureuse.

Si American Gigolo expose un univers de consommation élégante où le corps est déjà une marchandise, Mishima: A Life in Four Chapters pousse plus loin la réflexion sur le style comme cage. Schrader aime les personnages qui composent leur propre apparition jusqu'au moment où la composition se retourne contre eux. Il filme des hommes qui se fabriquent une armure à base de rituels, de routines, de poses, de théories, et qui découvrent trop tard que l'armure n'empêche pas la blessure. Elle la fixe.

Cat People est décisif parce qu'il montre comment cette logique peut passer par le fantastique. Le film n'utilise pas la transformation animale comme simple attraction. Il s'en sert pour matérialiser un conflit plus profond entre pulsion et interdit. La sensualité y est intense, mais jamais libérée au sens naïf du terme. Elle est habitée par l'idée de catastrophe. En cela, Schrader rejoint une tradition de l'horreur érotique sans s'y dissoudre. Son vrai sujet demeure la relation presque insupportable entre désir et auto condamnation.

À partir des années 1970 et jusqu'aux œuvres tardives comme First Reformed, The Card Counter ou Master Gardener, il n'a cessé de raffiner cette matrice. Le décor change, les milieux changent, les crises historiques changent, mais la question reste similaire: qu'arrive t il à un individu qui cherche le salut par le contrôle de soi dans un monde structurellement corrompu? Schrader répond rarement par l'optimisme. Il croit encore à la possibilité d'une grâce, peut être, mais d'une grâce exténuée, qui passe par la ruine du personnage plutôt que par sa restauration.

Il faut aussi parler de sa mise en scène, souvent mal comprise. On la dit austère, et elle peut l'être, mais l'austérité n'est pas ici un manque d'imagination. C'est une stratégie. Schrader retire pour mieux faire apparaître la compulsion. Les cadres, les mouvements, la musique, tout semble parfois organisé pour empêcher l'émotion de se répandre. Alors, quand la faille arrive, elle coupe beaucoup plus fort. Cette économie lui permet de travailler la transcendance sans mystification. Il n'a pas besoin de gonfler la forme. Il lui suffit de tenir la pression jusqu'au point de rupture.

Dans le cinéma américain, il occupe une place paradoxale. Trop intellectuel pour n'être qu'un faiseur, trop instinctif pour n'être qu'un essayiste filmant des concepts. Son travail critique sur le style transcendantal, son dialogue avec Bresson, Ozu ou Dreyer, tout cela existe, mais prend sens parce qu'il le convertit en drame vivant. Schrader pense le cinéma, oui, mais il pense surtout à travers des êtres en crise. C'est là qu'il reste dangereux, et précieux.

Revenir à Paul Schrader, des États-Unis des années 1970 jusqu'à ses œuvres récentes, c'est revoir une filmographie hantée par la même question impossible: comment vivre dans un corps, une nation, une économie morale dont on soupçonne qu'elles sont déjà compromises? Peu de cinéastes posent cette question avec une telle sécheresse et une telle ferveur. Moins qu'un moraliste, Schrader est un anatomiste de la conscience coupable.

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