Matías Piñeiro
Il faut commencer par Viola, par ses répétitions, ses déplacements infimes, son air de jeu flottant qui finit par devenir une méthode entière. Matías Piñeiro est l'un des rares cinéastes contemporains à avoir compris que la légèreté pouvait être une forme de rigueur. Son cinéma semble danser, improviser, se laisser porter par les voix, les livres, les rues et les acteurs. Pourtant cette grâce ne relève jamais du relâchement. Elle procède d'une construction très précise, d'un art des variations, d'une fidélité obstinée aux puissances de la parole.
Piñeiro occupe une place très singulière dans le cinéma argentin contemporain. Là où certains de ses contemporains travaillent le réalisme social, l'épure ou la violence politique frontale, lui choisit les détours du théâtre, de la traduction, de la jeunesse, de l'amour et des textes anciens. Shakespeare, chez lui, n'est pas un monument intimidant. C'est une réserve de situations, de désirs et de rythmes que l'on peut relancer dans le présent. Cette manière de faire circuler les œuvres à travers des corps contemporains donne à son cinéma une mobilité rare.
Le dialogue est central, bien sûr, mais Piñeiro n'est pas un simple cinéaste littéraire. Les mots chez lui se déplacent toujours avec les corps. Ils traversent des appartements, des cafés, des trottoirs, des répétitions, des rencontres imprévues. Le langage n'est jamais abstrait. Il devient geste, vitesse, respiration. Cette incarnation explique pourquoi ses films restent si vivants alors même qu'ils reposent souvent sur des structures textuelles sophistiquées. Piñeiro comprend qu'un texte n'existe au cinéma que s'il trouve une circulation.
Ce goût de la circulation fait de ses films de petits labyrinthes affectifs. Les personnages y changent de place, de rôle, de partenaire, parfois de langue ou de fonction dans la scène. Rien n'est tout à fait fixe. Cette instabilité n'a pourtant rien d'angoissant au premier abord. Elle tient plutôt de la comédie, du trouble amoureux, de la disponibilité au jeu. Mais c'est précisément là que son cinéma touche à quelque chose de plus profond. Les identités y sont toujours légèrement mobiles, les appartenances jamais closes, les récits jamais complètement stabilisés.
Pour CaSTV, cette mobilité peut sembler éloignée des territoires habituels du genre. Pourtant elle entre en résonance avec une autre tradition du trouble, celle où le réel devient poreux à force de répétition et de déplacement. Sans relever de l'horreur ni du fantastique déclarés, Piñeiro sait rendre sensible une qualité d'irréalité très douce. Les mots reviennent, les gestes se répondent, les scènes se dédoublent. Le monde quotidien prend alors la forme d'un théâtre discret où chacun paraît chercher sa juste entrée.
Il faut aussi souligner la finesse de sa direction d'acteurs. Peu de cinéastes contemporains obtiennent une telle précision dans la désinvolture apparente. Les interprètes de Piñeiro ne jouent pas la profondeur psychologique au sens classique. Ils travaillent des inflexions, des vitesses, des relais de parole, des tensions minuscules. C'est un art du collectif, un art des surfaces intelligentes, où la grâce naît d'une exactitude souvent invisible.
Dans les années 2010 et années 2020, alors que beaucoup de films d'auteur s'alourdissent sous le poids de leur propre importance, Piñeiro aura défendu une autre idée du sérieux. Un sérieux mobile, vif, joueur, qui n'abandonne ni la pensée ni le plaisir du cinéma. Son œuvre rappelle qu'une phrase, un livre, un détour de rue ou un échange de rôles peuvent suffire à refaire le monde à l'échelle d'un plan.
Matías Piñeiro est précieux pour cela. Il filme non la certitude des identités, mais leur état de circulation. Il traite la culture comme une matière vivante, le texte comme une partition à relancer, le présent comme un espace où les formes anciennes reviennent autrement. Peu de cinéastes savent aussi bien donner à l'intelligence une allure légère sans jamais la rendre frivole.
