Lucky McKee
Avec May, Lucky McKee a signé l'un des grands portraits de solitude pathologique du cinéma d'horreur américain du début des années 2000, un film qui comprend que le désir d'être aimé peut devenir une entreprise de bricolage monstrueux. Il faut partir de cette vérité très particulière pour le lire correctement. McKee n'est pas seulement un fabricant d'images bizarres ou de déraillements sanglants. C'est un cinéaste des affects blessés, de l'inadaptation sociale, de la violence née d'un besoin de contact devenu insoutenable.
May reste central parce qu'il expose d'emblée la grande qualité de son cinéma : la capacité à tenir ensemble la tendresse et l'effroi sans que l'une neutralise l'autre. La protagoniste y est à la fois inquiétante, drôle, tragique, parfois atrocement lucide. McKee refuse la simplification morale. Il ne demande pas au spectateur de choisir entre empathie et répulsion. Il le place dans une zone bien plus inconfortable, où la monstruosité apparaît comme la forme tordue d'un désir de relation que le monde n'a cessé de maltraiter.
Cette sensibilité distingue McKee au sein de l'horreur États-Unis. Alors qu'une partie du genre américain mise sur la puissance du concept ou l'efficacité du dispositif, lui reste attaché aux fissures psychiques, aux personnages qui vivent déjà légèrement à côté de la norme. Cela ne fait pas de lui un psychologue solennel. Au contraire, ses films ont souvent une crudité pulp, un goût du grotesque, un sens du débordement physique. Mais ce débordement garde un ancrage émotionnel que beaucoup de contemporains n'ont pas.
On le voit aussi dans The Woman ou All Cheerleaders Die, films très différents mais traversés par une même rage contre les structures de domination et les identités imposées. McKee s'intéresse aux figures féminines piégées dans des dispositifs de contrôle, qu'ils soient familiaux, communautaires ou directement patriarcaux. Il ne les sanctifie pas. Il leur donne une violence propre, une énergie de retour qui trouble le confort du spectateur. Cela explique pourquoi son œuvre a souvent circulé à la lisière du culte et du malentendu.
Dans le cadre plus large du body horror et de l'horreur psychologique, sa position est singulière. Le corps chez McKee n'est pas seulement le lieu du choc visuel. Il est la scène où s'inscrivent l'humiliation, l'inadéquation, la faim de reconnaissance. Quand la violence éclate, elle paraît moins relever d'une pure pulsion que d'une logique de compensation désespérée. Ce n'est pas une excuse, c'est un diagnostic affectif. Le monstre n'arrive pas de l'extérieur. Il pousse à l'intérieur d'une relation impossible entre soi et les autres.
Les Années 2000 ont parfois eu tendance à enfermer l'horreur indépendante américaine dans des catégories simplistes, entre torture et prestige naissant. McKee n'entre proprement dans aucune. Il reste attaché à des récits sales, tristes, excessifs, parfois même volontairement maladroits dans leur manière de déborder les bonnes formes. Cette impureté fait partie de sa valeur. Elle empêche l'œuvre de se transformer en objet décoratif pour amateurs d'angles auteuristes impeccables.
Il faut aussi saluer sa fidélité à une certaine idée du genre comme refuge pour les êtres déplacés. Chez lui, les marginaux ne sont pas seulement représentés, ils déterminent la tonalité même du film. Le monde paraît souvent normal uniquement parce qu'il a appris à pathologiser ce qui le dérange. McKee inverse la perspective. Il demande ce qu'il y a de pathologique dans la normalité, dans ses cruautés douces, dans ses mécanismes d'exclusion.
Pour CaSTV, Lucky McKee demeure essentiel parce qu'il appartient à cette famille de cinéastes qui savent que l'horreur n'est jamais plus forte que lorsqu'elle se colle à un besoin humain ordinaire et le pousse jusqu'à la rupture. Ses films sont cabossés, souvent féroces, parfois très drôles, mais ils laissent surtout une impression difficile à secouer : celle d'un monde qui fabrique ses monstres en humiliant assez longtemps ceux qui demandaient simplement à être vus correctement.
