Kerstin Zemp
Kerstin Zemp arrive de Suisse avec deux crédits, ce qui donne d'emblée à son nom une relation avec un cinéma de précision, de surfaces calmes et de tensions sous-jacentes. La Suisse, au cinéma d'horreur, n'est pas un territoire saturé de clichés immédiatement disponibles. C'est justement ce qui la rend intéressante. Elle permet d'imaginer une peur moins tapageuse, plus minérale, inscrite dans les institutions, les paysages nets, les silences policés, les intérieurs où l'ordre devient presque inquiétant.
Dans le contexte de la Suisse, l'horreur peut naître d'une tension entre propreté apparente et violence retenue. Les montagnes, les villes ordonnées, les espaces sociaux très réglés ont quelque chose de trompeur. Ils promettent la stabilité, mais cette stabilité peut devenir une forme de pression. Zemp s'inscrit dans cette possibilité: un cinéma où le malaise ne vient pas toujours d'un excès visible, mais d'une retenue qui finit par prendre la forme d'une menace.
Cette sensibilité rejoint l'horreur psychologique, surtout lorsqu'elle préfère les fissures aux explosions. Le danger est moins une créature qu'un dérèglement de la perception, une relation qui se déforme, une certitude qui cesse de tenir. Les films suisses ou centre-européens qui touchent au fantastique savent souvent exploiter cette froideur: le cadre reste net, le monde reste lisible, mais quelque chose dans la logique des rapports humains devient glacial.
Les deux crédits de Zemp doivent être lus à cette échelle. Ils ne construisent pas une mythologie ample, mais ils signalent une présence dans un espace de genre où la forme brève et la précision comptent. L'horreur, ici, n'a pas à exhiber sa violence. Elle peut s'installer dans une durée, dans un geste trop contrôlé, dans une phrase qui n'a pas l'air menaçante mais qui retire au personnage une part de liberté. C'est souvent ainsi que la peur fonctionne dans les cinémas de retenue.
Dans le court métrage d'horreur, cette retenue devient une arme. Le format bref n'autorise pas la dispersion. Il demande une situation, un climat, une résolution ou une absence de résolution assez forte pour continuer après le noir final. Zemp appartient à cette économie où l'on travaille par condensation. Le film n'a pas besoin d'expliquer tout le passé. Il doit seulement montrer le moment où ce passé devient actif.
Les années 2010 ont vu les courts européens de genre circuler avec plus d'aisance dans les festivals. Cette circulation a permis à des cinéastes issus de pays moins associés à l'horreur commerciale de proposer des objets plus singuliers, parfois très secs, parfois presque abstraits. Zemp se place dans cette constellation. Son intérêt tient à la possibilité d'un fantastique discret, où l'image ne crie pas son appartenance au genre mais la laisse se déposer lentement.
Il faut aussi penser à la dimension du paysage. La Suisse filmée en mode horrifique n'est pas seulement une carte postale retournée. Le paysage peut y devenir un ordre trop parfait, une masse qui observe, une beauté presque hostile. La montagne n'est pas forcément romantique. Elle peut rappeler la petitesse du corps, l'ancienneté du monde, l'impossibilité de faire disparaître entièrement ce qui a eu lieu. Cette mémoire des lieux donne à l'horreur une profondeur particulière.
Kerstin Zemp occupe ainsi une place précieuse dans CaSTV. Elle rappelle que le genre ne se limite pas aux pays qui l'exportent le plus bruyamment. La peur possède des accents régionaux, des températures, des vitesses. Chez une cinéaste suisse, elle peut passer par l'exactitude, la distance, la politesse même. Ce n'est pas une horreur de débordement immédiat, mais une horreur de pression lente. Le monde paraît rangé, et c'est précisément cette impression d'ordre qui commence à inquiéter.
