Kazuhiko Yamaguchi
Kazuhiko Yamaguchi appartient à cette grande zone électrique du cinéma japonais où l'exploitation, l'action, l'érotisme, le crime et l'horreur cessent de se tenir bien à leur place. C'est précisément ce qui le rend intéressant pour CaSTV. Son nom ne renvoie pas à une pure trajectoire horrifique, mais à une manière de faire du cinéma populaire comme un terrain d'intensités, de débordements, de sadisme social et de violence stylisée. Dans cet espace, le genre ne se compartimente pas. Il circule. Et Yamaguchi sait très bien le faire circuler.
Pour le lire correctement, il faut partir de le Japon des années de grande mutation industrielle, quand les studios recyclent, accélèrent, radicalisent, et produisent des films capables d'être à la fois commerciaux et franchement toxiques. C'est là que Yamaguchi trouve sa place: dans un écosystème où la frontière entre Thriller, Crime, Erotic et Psychological Horror reste poreuse. Le spectateur ne regarde pas des objets propres et séparés. Il traverse des films qui savent très bien que le désir, la domination et la violence appartiennent au même circuit.
Cette logique d'exploitation ne doit pas être prise de haut. Chez les bons artisans du système japonais, elle devient souvent une science de l'impact. Rythme sec, montage nerveux, personnages poussés jusqu'au point de rupture, usage frontal du corps et du décor, tout cela permet à Yamaguchi de produire une intensité qui touche directement à l'horreur, même lorsque le film se présente d'abord comme polar ou drame criminel. L'important n'est pas l'étiquette du rayon vidéo. L'important est la sensation laissée par le film: une sensation de brutalité, de menace, de contamination morale.
Son cinéma dialogue naturellement avec les grands territoires voisins de l'exploitation japonaise, en particulier quand celle-ci laisse remonter sa part sadique ou spectrale. On peut le raccorder à des lignes qui croisent Japanese Horror, Pinku Violence et certains bords du revenge cinema où les structures d'oppression, sexuelles ou sociales, ne servent pas de simple décor mais d'énergie centrale. Yamaguchi comprend que le malaise naît aussi du système lui-même, pas seulement des actes qu'il met en scène. Les films avancent alors comme s'ils savaient déjà que tout est compromis d'avance.
Le rapport au corps est décisif. Comme beaucoup de cinéastes japonais passés par les circuits les plus nerveux du populaire, Yamaguchi filme les corps comme des surfaces de tension. Ils désirent, encaissent, se heurtent, se vendent, résistent, cèdent. Ce traitement les rapproche d'un Body Horror élargi, non parce qu'il s'agirait toujours de mutation organique, mais parce que le corps n'y est jamais souverain. Il est travaillé par des forces extérieures, par l'industrie, par la violence sociale, par le regard, par la pulsion. Cette idée-là est profondément compatible avec le genre.
Le lire par décennies aide beaucoup. Entre les années 1970 et les années 1980, le cinéma japonais populaire devient un laboratoire de formes extrêmes. Le polar s'y sexualise, l'érotisme s'y politise parfois, l'horreur s'y infiltre par les marges, et la mise en scène apprend à faire plus avec moins de temps et moins d'espace. Yamaguchi appartient à ce moment d'accélération. Même lorsqu'il ne signe pas les films les plus canonisés par la critique internationale, il participe à une écologie de genre essentielle pour comprendre d'où viennent beaucoup de sensations fortes du cinéma asiatique moderne.
Le circuit festivalier a ensuite permis de remettre en circulation ce type d'œuvres, longtemps réduites à leur réputation de produits d'exploitation. Des rendez-vous comme Sitges ou Fantasia ont joué un rôle décisif dans cette réévaluation. Ils ont rappelé qu'une partie du cinéma le plus vif se trouve justement dans ces objets nerveux, impurs, rapides, capables de faire cohabiter plaisir pulp et noirceur presque insupportable. Yamaguchi gagne beaucoup à être revu dans ce cadre, où sa brutalité de surface laisse apparaître une vraie intelligence des affects.
Ce qui demeure frappant aujourd'hui, c'est la manière dont ses films comprennent la relation entre spectacle et cruauté. Ils n'essaient pas de purifier la violence pour la rendre noble. Ils la laissent contaminer l'espace, les rapports, les gestes. C'est une approche risquée, parfois inconfortable, mais aussi très honnête. Le cinéma de genre, quand il est vivant, ne cherche pas toujours à rassurer le spectateur sur sa propre position morale. Yamaguchi appartient à cette tradition plus rude, qui préfère exposer les pulsions et les mécanismes de domination dans toute leur énergie sale.
Pour CaSTV, Kazuhiko Yamaguchi sert donc de point de jonction entre le cinéma japonais, le thriller d'exploitation, les zones du pinku violence et une compréhension très concrète de l'horreur comme intensification du monde social. Ses films rappellent que la peur ne surgit pas seulement avec le fantôme ou le monstre. Elle surgit aussi quand une machine populaire, bien huilée, commence à montrer avec trop de clarté ce que désir, pouvoir et violence fabriquent ensemble.
Filmographie
