Julie Lerat-Gersant
Avec Petites, Julie Lerat-Gersant a filmé un foyer pour adolescentes enceintes comme un lieu de tension plus que comme un décor de drame social convenu. Ce n'est pas un film d'horreur, mais son regard sur les institutions, les corps jeunes et la maternité contrainte touche une zone que le genre connaît bien: celle où la protection ressemble parfois à une surveillance, où le soin peut devenir une forme douce de capture.
Lerat-Gersant vient du cinéma français contemporain, mais elle le prend par un angle concret, physique, presque documentaire. Ses personnages ne flottent pas dans une abstraction psychologique. Ils habitent des chambres, des couloirs, des bureaux, des salles communes. Ils attendent des rendez-vous, répondent à des adultes, subissent des règlements. Cette matérialité donne à son cinéma une force rare. Le monde n'est pas seulement raconté. Il pèse sur les corps.
Pour CaSTV, cette attention à l'institution est essentielle. L'horreur moderne ne se limite pas aux figures surnaturelles. Elle s'intéresse de plus en plus aux structures qui organisent la vulnérabilité: hôpitaux, écoles, foyers, centres de soin, familles administrées par des règles invisibles. Petites n'emploie pas les codes du thriller psychologique, mais il partage avec lui une question: que devient une personne lorsqu'un système prétend savoir à sa place ce qui est bon pour elle?
La grossesse adolescente, dans le film, n'est jamais un symbole facile. Elle est une réalité corporelle, sociale, économique. Lerat-Gersant évite le regard punitif comme l'attendrissement automatique. Elle observe les contradictions, les amitiés, les refus, les fatigues. Cette manière de filmer le corps sans le réduire rejoint indirectement certains motifs du body horror. Non pas la métamorphose spectaculaire, mais l'expérience d'un corps qui devient soudain le lieu de toutes les décisions des autres.
Ce qui frappe dans son approche, c'est la justesse des rapports de pouvoir. Les adultes ne sont pas des monstres simples. Les institutions ne sont pas nécessairement malveillantes. C'est justement ce qui rend le dispositif plus troublant. La violence peut se loger dans des procédures raisonnables, dans des phrases bien intentionnées, dans une organisation qui transforme chaque choix intime en dossier. Lerat-Gersant filme cette ambiguïté sans surplomb.
Son travail s'inscrit dans une tradition française du réalisme sensible, mais il se distingue par une attention au seuil. Le foyer est un lieu de passage: entre enfance et âge adulte, entre dépendance et autonomie, entre corps individuel et corps maternel. Le cinéma de genre sait que les seuils sont dangereux. Ce sont les endroits où les catégories lâchent. Lerat-Gersant, même hors horreur, filme précisément cette instabilité.
Dans les années 2020, alors que beaucoup de films cherchent à rendre visibles les violences institutionnelles, son cinéma refuse l'effet de dossier. Il préfère la présence, la durée, la complexité des liens. Cette patience a une valeur politique. Elle permet de comprendre que la peur ne naît pas seulement d'une menace spectaculaire, mais de la sensation d'être encadrée par des règles que l'on ne maîtrise pas, alors même que son propre corps est déjà en train de changer.
Julie Lerat-Gersant mérite donc une place dans CaSTV par voisinage profond avec l'horreur sociale et corporelle. Elle ne filme pas des monstres. Elle filme des structures qui peuvent rendre le monde monstrueux sans jamais perdre leur visage humain. Chez elle, le danger n'est pas une créature dans le couloir. C'est une porte de bureau, un formulaire, une décision prise ailleurs, et le ventre d'une jeune fille devenu l'objet d'une négociation permanente.
