José Luis Guerín
Avec En construcción, José Luis Guerín filme Barcelone au moment précis où la ville contemporaine se refait une peau au prix d'effacements sociaux très concrets. Peu de cinéastes savent à ce point regarder un chantier comme un lieu de stratification historique, de circulation des classes, de mémoire urbaine et de fiction involontaire. Guerín n'est ni un documentariste classique ni un essayiste désincarné. Il travaille dans cette zone magnifique où l'observation du réel révèle déjà une dramaturgie, et où la dramaturgie n'annule jamais l'épaisseur du réel.
Associé à l'Espagne, mais surtout à une idée exigeante du regard européen, Guerín avance depuis longtemps contre la vitesse dominante des images. Son cinéma prend le temps d'apprendre un lieu. Cela ne signifie pas qu'il s'abandonne à la contemplation vague. Au contraire, la durée chez lui est une méthode d'intelligence. Elle permet de saisir les transformations, les répétitions, les micro-événements, les apparitions de parole, les traces du passé dans le présent. Dans les années 2000, alors que beaucoup de cinéma urbain se contente d'illustrer la modernisation, Guerín montre comment chaque rénovation produit aussi des fantômes.
Son art tient beaucoup à la porosité entre documentaire et fiction. Les personnes filmées ne sont pas transformées en personnages au sens traditionnel, mais elles ne sont pas non plus réduites à des fonctions sociologiques. Elles existent dans une durée relationnelle, avec leur langage, leurs gestes, leurs habitudes, leurs silences. Guerín sait faire émerger une forme de récit à partir de cette coexistence. Il en résulte des films d'une grande densité morale, où chaque lieu devient une archive vivante. Les murs, les terrains, les fenêtres, les sons de la rue et les conversations comptent autant que les actions visibles.
Il faut également parler de son rapport à la cinéphilie. Guerín appartient à ces auteurs pour qui aimer le cinéma ne signifie pas citer bruyamment, mais apprendre à voir avec les morts. On sent dans son travail la leçon de Rossellini, de Marker, du cinéma des premiers temps, du documentaire moderne, mais tout cela est digéré, reformé, remis en circulation dans un présent concret. La cinéphilie n'est pas chez lui un musée portatif. C'est une discipline du regard. Elle aide à reconnaître qu'un visage, une façade ou un trajet peuvent contenir une mémoire entière des formes.
Cette exigence se retrouve dans ses films plus essayistiques ou voyageurs. Guerín ne va jamais vers le monde pour y chercher l'illustration de sa sensibilité. Il s'y rend pour éprouver la distance, la traduction, le décalage entre voir et comprendre. Cette modestie le distingue fortement dans le champ du documentaire d'auteur. Beaucoup de films personnels sur le voyage deviennent rapidement narcissiques. Lui garde une attention au dehors, à ce qui résiste, à ce qui ne se laisse pas immédiatement convertir en expérience de soi.
Revoir José Luis Guerín aujourd'hui, c'est retrouver un cinéma qui prend au sérieux la patience. Non pas la patience comme vertu abstraite, mais comme méthode de connaissance. Ses films regardent les villes, les ruines, les visages et les passages avec une disponibilité active, presque artisanale. Ils rappellent qu'un plan peut encore contenir du temps social, du temps historique et du temps affectif dans le même mouvement.
Dans un paysage audiovisuel pressé de conclure et de signaler sa pertinence, Guerín reste précieux parce qu'il fait confiance à l'attention longue. Il sait qu'un chantier raconte une ville entière, qu'une conversation dans la rue porte déjà des siècles de transformations, et que le cinéma, lorsqu'il cesse de surplomber le monde, peut devenir l'un des plus beaux instruments pour apprendre à l'habiter.
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