Jean-Claude Brisseau
Avec De bruit et de fureur, Jean-Claude Brisseau a montré que le cinéma français pouvait encore faire surgir le sacré et la sauvagerie au milieu des tours, des collèges et des zones abandonnées. Son œuvre ne cesse de tenir ensemble deux mouvements que l'on oppose trop souvent : une attention brutale au social et une dérive vers l'ésotérisme, le désir, les visions, les seuils du visible. Chez Brisseau, le réalisme n'est jamais une fin en soi. Il sert de plaque sensible à des forces plus obscures, plus troubles, plus difficiles à civiliser.
Cette alliance fait de lui un cas presque sans équivalent dans le cinéma français. D'un côté, il hérite d'une tradition d'observation des classes, de l'école, des humiliations et des déterminismes. De l'autre, il ouvre ces matériaux à des intensités mystiques, sexuelles et imaginaires qui peuvent rendre ses films profondément déstabilisants. Brisseau n'aime pas les frontières nettes entre le spirituel et le charnel, entre l'élévation et la chute, entre le sordide et l'illumination. Il préfère les courts-circuits.
Le désir, dans son cinéma, n'a rien d'une fonction romanesque ordinaire. Il agit comme force de révélation, parfois de destruction, parfois de connaissance. Cette centralité du désir a rendu son œuvre aussi admirée que controversée, et l'on ne peut évidemment l'aborder sans tenir compte des violences et des accusations qui ont marqué sa biographie. Mais sur le plan des formes, ce qui frappe demeure la manière dont il cherche dans l'image les signes d'un excès qui déborde les psychologies convenues. Les personnages de Brisseau ne sont pas seulement motivés. Ils sont traversés.
Il faut prendre au sérieux son rapport au drame social. De bruit et de fureur ou Noce blanche montrent à quel point Brisseau sait filmer les institutions qui cassent, les jeunesses menacées, la violence diffuse qui règne dans certains espaces périurbains. Mais cette dimension ne produit jamais un cinéma de dossier ou de thèse. Quelque chose vient toujours déranger la lisibilité sociologique : une vision, une irruption de rêve, un surcroît d'intensité érotique ou spirituelle. C'est précisément cette impureté qui donne à son cinéma sa signature.
On pourrait dire qu'il appartient à une contre-tradition française où le matérialisme le plus rugueux cohabite avec l'appel du mystère. Une telle tradition existe, mais elle reste marginale parce qu'elle contredit le bon goût intellectuel qui préfère classer clairement les œuvres. Brisseau, lui, n'entre pas docilement dans les cases. Trop mystique pour certains réalistes, trop social pour certains formalistes, trop charnel pour les morales de la distance, il avance sur une ligne instable qui fait la valeur singulière de ses meilleurs films.
Le temps de son cinéma est souvent celui de l'épreuve. Quelque chose doit être traversé, enduré, affronté. Les personnages s'exposent à des expériences qui les dépassent, et la mise en scène prend le risque de cette exposition. Il en résulte une qualité de présence rare, parfois maladroite, parfois sublime, mais toujours engagée. Brisseau n'a jamais filmé avec des gants. Cette absence de protection peut gêner, parfois scandaliser, mais elle donne aussi à ses œuvres une intensité difficile à remplacer.
Dans les années 1980 comme plus tard, Jean-Claude Brisseau a rappelé qu'il existait une autre voie pour le cinéma d'auteur : non pas celle de la maîtrise impeccable, mais celle de la mise en danger des formes et des corps. Son cinéma reste encombrant, impur, nécessairement disputé. C'est peut-être pour cela qu'il continue de compter. Il sait que les images les plus vivantes ne sont pas toujours les plus sages, et que le visible devient intéressant précisément lorsqu'il cesse de se tenir tranquille.
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