Isaki Lacuesta
Isaki Lacuesta travaille depuis longtemps un territoire où le réel semble toujours prêt à se fissurer. C'est la meilleure raison de le faire entrer dans le champ de CaSTV. Même quand ses films ne se présentent pas comme de l'horreur au sens strict, ils avancent souvent sur une ligne instable entre présence documentaire, trouble identitaire, mémoire hantée et violence diffuse. Chez lui, le monde n'explose pas forcément. Il se dérègle, il se dédouble, il laisse apparaître des fantômes sans avoir besoin de leur donner une forme spectaculaire.
Le premier point utile est de refuser les classements paresseux. Lacuesta n'est ni un auteur de prestige à tenir à distance du genre, ni un formaliste froid que l'on admirerait sans se laisser affecter. Une bonne partie de son cinéma dialogue frontalement avec Psychological Horror, avec le Thriller et avec des formes de Ghost très particulières, où le fantôme n'est pas toujours une apparition, mais une survivance, une mémoire qui ronge le présent, un visage qui semble déjà appartenir à un autre temps. Cette manière de faire le rapproche naturellement d'un fantastique européen discret, mais tenace.
Le cadre espagnol et catalan aide à comprendre cette singularité. Dans le cinéma espagnol, il existe une longue habitude de contamination entre réalisme, allégorie politique et inquiétude souterraine. Lacuesta prolonge cette tradition à sa façon, sans adopter les codes les plus visibles de l'horreur ibérique. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas le choc frontal, mais l'instabilité. Il filme des identités poreuses, des vies qui bifurquent, des lieux traversés par des strates historiques contradictoires. Même quand la surface paraît calme, quelque chose continue de travailler le plan de l'intérieur.
Cette logique devient particulièrement claire dans les films où la présence humaine paraît dédoublée ou menacée par sa propre mise en récit. Chez Lacuesta, un personnage n'est jamais complètement assuré d'être un seul bloc. Il peut être hanté par une absence, absorbé par un lieu, pris dans une mémoire qui le déborde. C'est un terrain que l'horreur connaît bien, même lorsqu'elle n'en porte pas immédiatement le nom. Le cinéma de Lacuesta rejoint ici une sensibilité voisine du Mystery et du Slow Cinema, où la durée n'adoucit pas le malaise mais lui donne plus d'espace pour s'installer.
Il faut aussi parler des lieux. Rares sont les cinéastes qui savent aussi bien faire sentir qu'un paysage garde la trace de ce qui l'a traversé. Mer, route, ville, frontière, maison, terrain vague, tout cela n'est jamais neutre chez lui. L'espace devient archive, piège, réservoir de revenances. Cette attention aux lieux rapproche son cinéma de certaines formes de Folk Horror sans folklore appuyé, ou d'une horreur géographique où le territoire lui-même finit par produire son climat d'angoisse. Le spectateur n'est pas conduit vers une révélation nette. Il est laissé au milieu d'une matière de plus en plus contaminée.
La circulation en festival n'est pas un détail secondaire. Isaki Lacuesta fait partie de ces cinéastes dont la relation à Cannes, à San Sebastián ou à Locarno éclaire directement la méthode. Ses films ont besoin d'espaces où l'on accepte encore que l'ambiguïté reste ouverte, qu'une image ne livre pas tout de suite son mode d'emploi, qu'un récit puisse avancer par glissements plutôt que par démonstrations. Pour un public horror sérieux, c'est loin d'être un problème. Beaucoup des films les plus perturbants de ces dernières décennies sont nés précisément dans cette zone où les catégories cessent d'être bien sages.
Le lire par décennies permet d'ailleurs de voir cette continuité. Entre les années 2000 et les années 2010, Lacuesta accompagne un moment du cinéma européen où les frontières entre fiction, documentaire et spectral deviennent de plus en plus poreuses. Certains auteurs choisissent alors l'essai, d'autres le thriller politique, d'autres encore le fantastique à peine déclaré. Lui circule entre ces lignes, avec une souplesse qui peut désorienter mais qui finit par dessiner une œuvre très cohérente: une œuvre où la vérité n'est jamais stable, où la présence est toujours menacée par sa disparition.
Cette cohérence explique aussi pourquoi son cinéma continue de parler aux amateurs d'horreur même sans leur offrir les signes classiques de reconnaissance. Lacuesta comprend une chose essentielle: l'inquiétude naît souvent d'un défaut d'ajustement entre ce que l'on voit et ce que l'on croit comprendre. Quand ce défaut s'élargit, le monde devient incertain. Les êtres deviennent opaques. Le récit cesse de protéger. À cet endroit, on entre dans une zone pleinement compatible avec le genre, même si l'emballage critique préfère parler d'auteurisme, de mémoire ou de dispositif.
Pour CaSTV, Isaki Lacuesta compte donc comme un passeur précieux entre le thriller européen, les formes de l'horreur psychologique les plus discrètes et un cinéma espagnol qui sait depuis longtemps que les fantômes les plus tenaces ne surgissent pas forcément la nuit. Ils vivent déjà dans les paysages, dans les visages, dans les récits que l'on se raconte pour ne pas regarder la faille en face. Lacuesta filme précisément cette faille, et il le fait avec assez de patience pour qu'elle continue de s'ouvrir après la fin du film.
Filmographie
