Harmony Korine
Il y a, dès Gummo, une odeur de fin de monde provincial qui ne ressemble à personne d'autre: Harmony Korine filme l'Amérique comme un terrain vague mental, peuplé d'enfants hagards, de déchets, de chambres encombrées et de rituels sans noblesse. Ce n'est pas un cinéma réaliste au sens étroit. C'est un cinéma de débris, où le documentaire, la performance, le grotesque et l'installation semblent se disputer le cadre. Korine ne cherche pas la belle forme. Il veut le heurt, la matière pauvre, la sensation qu'une image a été arrachée à un monde déjà abîmé.
Dans les États-Unis de la fin du XXe siècle, il a représenté très tôt une autre voie que l'indépendance respectable. Là où une partie du cinéma américain alternatif voulait encore prouver sa maturité psychologique ou sa finesse sociale, Korine a choisi la disgrâce, la scansion cassée, l'image volontairement impure. Son œuvre dérange parce qu'elle refuse la bonne distance. Elle ne se contente pas de regarder les marges. Elle s'y enfonce au risque du malaise, de l'irresponsabilité ou de la complaisance. C'est précisément ce risque qui la rend impossible à neutraliser.
On a souvent voulu réduire Korine au scandale, à la provocation ou au geste adolescent. Pourtant, il y a dans ses films une pensée très cohérente de la culture américaine comme carnaval triste. Julien Donkey-Boy ne se contente pas d'utiliser l'esthétique du manifeste Dogme comme caution de vérité. Le film en détourne l'urgence pour fabriquer une expérience sensorielle de la désorientation familiale, de la psychose et de la tendresse impossible. Korine s'intéresse moins aux récits qu'aux états. Chaque plan semble chercher une fréquence affective instable, quelque chose qui oscille entre l'innocence, la cruauté et l'épuisement.
Cette logique du collage et de l'instabilité se transforme avec Spring Breakers, sans disparaître. Beaucoup ont vu dans ce film son grand virage pop. C'est vrai, mais à condition d'ajouter que la pop, chez Korine, reste une hallucination toxique. Les couleurs fluorescentes, la répétition hypnotique des slogans, le fétichisme des corps et des armes composent une vision publicitaire du vide. Le film comprend admirablement que le rêve de fête permanente peut être filmé comme un rituel de prédation. Sous les néons, il y a la même misère morale que dans ses œuvres plus sales, simplement passée à une autre échelle de visibilité.
Il faut aussi compter avec sa manière très particulière de traiter les corps. Korine filme les visages, les peaux, les postures comme des surfaces déjà écrites par la honte, la pauvreté, la célébrité ou l'ennui. Il n'idéalise rien. Même lorsqu'il travaille avec des icônes pop, il cherche le point où l'image se dérègle. Cela le rapproche à sa façon d'une tradition du genre horrifique, non parce qu'il fabriquerait de purs films d'horreur, mais parce qu'il comprend le corps social comme un lieu de contamination. Le bizarre n'arrive pas de l'extérieur. Il suinte depuis l'intérieur de la culture.
Korine reste ainsi une figure majeure des Années 1990 et de leurs prolongements les plus venimeux. Il a su capter ce moment où l'Amérique, saturée d'images, de consommation et de mythologies adolescentes, se regarde dans un miroir déformant sans pouvoir détourner les yeux. Son cinéma n'offre aucune rédemption stable. Quand une émotion sincère surgit, elle est immédiatement menacée par le ridicule, la violence ou l'épuisement.
Ce mélange de répulsion et de fascination explique la place singulière qu'il occupe dans la cinéphilie contemporaine. Korine ne demande pas à être aimé de façon confortable. Il demande qu'on accepte la friction. Ses films peuvent paraître mineurs ou insupportables si l'on attend d'eux une leçon, une intrigue bien tenue, une morale claire. Mais si l'on accepte leur logique propre, ils deviennent de puissants révélateurs. Ils montrent une culture incapable de distinguer clairement le jeu et la destruction, l'innocence et l'obscénité, la fête et l'autodestruction. Très peu de cinéastes américains ont donné à ce désordre une forme aussi immédiatement reconnaissable.
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