Guillaume Rieu
Chez Guillaume Rieu, la France n'apparaît pas comme un simple décor national mais comme un tissu de signes, de croyances affaiblies et de paysages qui n'ont pas cessé d'accumuler des récits. Son cinéma touche justement là où beaucoup échouent: dans la capacité à faire sentir qu'un lieu contemporain porte encore des couches de mémoire, de peur et de projection. À partir de cette intuition, Rieu peut glisser vers le horreur sans quitter le terrain du sensible.
Ce qui frappe, c'est la manière dont il aborde les espaces ordinaires. Une lisière, une route, une maison, un recoin provincial, et déjà quelque chose dévie. Il ne s'agit pas d'ajouter artificiellement du mystère à des lieux neutres. Il s'agit de reconnaître que les lieux ne sont jamais neutres, surtout dans un pays comme la France, où l'histoire, la classe et la mémoire locale pèsent jusque dans les paysages les plus anodins. Rieu semble travailler cette densité discrète avec une vraie précision.
Son cinéma gagne aussi par le rythme. Il sait que l'inquiétude s'installe mieux quand la mise en scène n'en fait pas trop. Les silences comptent, les hésitations comptent, les déplacements comptent. Le récit peut avancer lentement, mais cette lenteur n'est jamais une pose. Elle sert à mesurer ce qui se décompose dans la perception des personnages. On retrouve là une parenté avec le psychological-horror le plus intéressant: celui qui comprend que l'angoisse est d'abord un problème d'habitation du monde.
Rieu semble également attentif aux corps ordinaires, à des présences qui n'ont rien de monumental et qui, pour cette raison même, rendent l'étrangeté plus crédible. L'un des risques du fantastique contemporain est de tout fonder sur le dispositif. Chez lui, le trouble passe plutôt par la relation entre le dispositif et des vies concrètes, prises dans des tensions affectives, sociales ou familiales qui préexistent au surgissement de la peur. Le genre n'est pas plaqué. Il émane de la matière humaine du film.
Dans le paysage des années 2020, où le cinéma français de genre cherche encore souvent son équilibre entre légitimation critique et efficacité de marché, Rieu représente une voie intéressante. Il ne semble pas vouloir choisir entre le sérieux de la mise en scène et le plaisir de l'inquiétude. Ses films peuvent dialoguer avec une sensibilité de festival comme Fantasia ou Sitges, tout en restant ancrés dans une topographie et une culture immédiatement reconnaissables.
Il faut aussi noter une possible affinité avec les récits de survivance locale, ceux où le passé n'est pas un flash-back mais une présence diffuse dans les façons de parler, de se taire, de contourner certains lieux. Cette dimension est essentielle, parce qu'elle donne au fantastique une assise autrement plus profonde qu'un simple retournement de scénario. Ce qui hante, chez Rieu, semble souvent avoir déjà trouvé logement dans les habitudes.
Guillaume Rieu apparaît ainsi comme un cinéaste du sous-sol français, au sens le plus large. Sous-sol des paysages, des affects, des croyances usées mais tenaces. Son cinéma ne cherche pas à déclarer que le réel est faux. Il montre plutôt que le réel, dès qu'on le regarde avec assez d'attention, contient déjà des poches d'irrationnel, des angles morts, des fidélités obscures. C'est là que son œuvre trouve sa nécessité.
