Gabriel Abrantes
Avec Diamantino, coréalisé avec Daniel Schmidt, Gabriel Abrantes impose d'emblée une tonalité que peu de cinéastes savent tenir sans s'effondrer dans la simple ironie : une satire délirante où le kitsch, la politique européenne, le fantasme colonial et la tendresse absurde coexistent dans un même plan. Son cinéma part souvent du mauvais goût comme d'une matière noble, non pour le réhabiliter par provocation facile, mais pour montrer à quel point nos imaginaires contemporains sont déjà fabriqués par des images toxiques, infantiles, impériales et désirantes. Abrantes n'assainit rien. Il travaille dans la contamination.
Depuis le Portugal et dans une circulation constante avec d'autres espaces européens, il fait partie de ces auteurs apparus dans les années 2010 qui ont compris que la cinéphilie ne pouvait plus se contenter de distinction raffinée. Le monde est trop grotesque pour cela. Les récits nationaux, les mythologies du progrès, les clichés humanitaires et les survivances coloniales composent déjà un théâtre monstrueux. Abrantes choisit donc une méthode à la hauteur de ce chaos : montage des registres, dissonance assumée, collision entre le noble et le vulgaire, entre la citation savante et l'image volontairement idiote.
Il y a chez lui une intelligence très aiguë de la fable contemporaine. Ses films semblent parfois sortir d'un rêve fiévreux produit par Internet, par les restes d'empire et par la culture publicitaire. Mais cette folie de surface dissimule mal une structure rigoureuse. Abrantes sait exactement ce qu'il fait lorsqu'il mêle anthropologie, science-fiction, burlesque ou mélodrame. Il utilise l'excès pour faire remonter ce que le langage respectable préfère neutraliser : la violence de l'héritage colonial, le narcissisme occidental, la sentimentalité douteuse des grandes causes, la manière dont la politique se vend aujourd'hui à travers des affects simplifiés.
Cette stratégie le rapproche parfois du cinéma surréaliste sans qu'il en reprenne le prestige muséal. L'absurde chez lui n'est pas hors du monde. Il en est la logique devenue visible. Un geste ridicule, un décor artificiel, un animal impossible ou une situation volontairement bancale servent à mettre en crise les automatismes du regard. On rit, mais le rire n'apaise pas. Il introduit plutôt un malaise, une suspicion, une prise de conscience que quelque chose d'essentiel est déjà perverti dans les images ordinaires qui organisent nos désirs.
Il faut aussi compter avec son rapport aux corps. Les personnages d'Abrantes ne sont jamais de simples porte-idées. Ils sont vulnérables, grotesques, désirables, manipulés, parfois sublimes malgré eux. Cette dimension charnelle empêche son cinéma de devenir pure machine conceptuelle. Même quand les récits frôlent l'allégorie ou la farce, il reste une friction sensible. Le corps rappelle toujours que la domination passe aussi par le plaisir, par la honte, par l'identification, par la manière dont on apprend à rêver avec des images déjà compromises.
Dans un paysage d'auteur parfois prisonnier d'une gravité automatique, Gabriel Abrantes joue un rôle salutaire. Il rappelle qu'on peut penser le monde violemment sans adopter le ton du séminaire filmé. Sa méthode est plus risquée : contaminer la réflexion par le carnaval, la satire par la douceur, l'analyse politique par le mauvais rêve pop. C'est une voie étroite, souvent brillante, parfois volontairement irritante, mais jamais neutre.
Ce qui reste après ses films, ce n'est pas seulement une série de trouvailles baroques. C'est la sensation d'avoir vu l'Europe se regarder dans un miroir déformant qui, pour une fois, ne ment pas. Abrantes filme un continent saturé de fantasmes, d'innocence feinte et de récits d'autorité épuisés. Il le fait avec une insolence réfléchie, assez libre pour être drôle, assez lucide pour ne jamais confondre la provocation avec la pensée.
Filmographie
