Fernando Fernán Gómez
Fernando Fernán Gómez occupe une place à part dans le cinéma espagnol, et c'est justement pour cela qu'il mérite une lecture attentive sur CaSTV. On pense d'abord à l'acteur, à la stature, à la voix, à l'intelligence un peu ironique qui traverse plusieurs décennies de cinéma ibérique. Pourtant, le cinéaste compte tout autant, surtout si l'on s'intéresse aux zones où le fantastique, la cruauté sociale, l'allégorie et la noirceur historique se touchent. Chez lui, le genre n'est pas toujours affiché comme tel, mais il revient sans cesse comme une manière de tordre le réel.
Le contexte espagnol est indispensable. Fernán Gómez appartient à une culture cinématographique où la fable, la satire et le malaise politique ont longtemps dû avancer masqués. Dans le cinéma espagnol, l'horreur et le fantastique n'ont jamais été de simples divertissements importés. Ils ont souvent servi à contourner la censure, à parler de violence collective, de superstition, d'autorité religieuse, de corruption intime. Même quand Fernán Gómez ne travaille pas dans l'épouvante frontale, il partage avec ce paysage une manière de laisser l'ombre de l'Histoire contaminer le récit.
Le titre qui impose naturellement cette lecture est El extraño viaje. Film culte, longtemps maltraité puis réhabilité, il regarde la province espagnole avec un mélange de grotesque, de poison moral et d'étrangeté nocturne qui le rapproche directement de Psychological Horror, du Thriller et même d'un certain Folk Horror domestique. Tout y paraît légèrement déplacé. Les corps, les familles, les rumeurs, les secrets locaux, les pulsions retenues, tout finit par fabriquer une atmosphère trouble qui déborde largement le simple récit criminel. Fernán Gómez comprend à quel point un village, une maison ou une routine peuvent devenir des machines à produire du malaise.
Ce qui frappe dans sa mise en scène, c'est le refus de l'emphase moderne. L'étrangeté ne vient pas d'un effet spectaculaire ajouté de l'extérieur. Elle naît de la durée, d'une certaine sécheresse, d'un sens très précis de l'incongruité. Un geste dure trop longtemps. Un personnage semble jouer faux sans que le film insiste. Une scène banale contient une torsion que l'on ne peut pas tout de suite nommer. C'est une grammaire extrêmement solide, et elle rattache Fernán Gómez à un versant du cinéma de genre européen où la peur circule à bas bruit, dans les comportements et dans les structures sociales, avant de se déclarer comme événement.
Lire sa filmographie uniquement par le prestige littéraire ou patrimonial serait donc réducteur. Il faut aussi la relier aux grands voisins du fantastique ibérique. Du côté de l'horreur espagnole, bien sûr, mais aussi à des figures qui ont compris très tôt que l'Espagne produisait une forme particulière d'inquiétude, faite de catholicisme pesant, de théâtre social, de désir comprimé et de mémoire politique mal enterrée. Fernán Gómez ne filme pas comme Jess Franco, Narciso Ibáñez Serrador ou plus tard Álex de la Iglesia. Pourtant, il participe du même climat général: celui d'un pays où la comédie peut soudain virer au sinistre et où le quotidien garde toujours quelque chose de spectral.
Cette qualité explique la réévaluation critique dont il a bénéficié avec le temps. Comme beaucoup de cinéastes difficiles à classer, il a gagné à être relu par décennies plutôt que par catégories fixes. Vu depuis les années 1960 puis les années 1970, son travail apparaît moins comme une exception isolée que comme une articulation essentielle entre classicisme, satire noire et étrangeté moderne. C'est exactement le genre de trajectoire que les histoires officielles du cinéma ont tendance à lisser, alors qu'une base spécialisée comme CaSTV peut au contraire lui rendre sa complexité.
Il faut aussi parler du rapport au grotesque, parce qu'il est central. Chez Fernán Gómez, le grotesque n'est jamais une simple décoration pittoresque. Il agit comme révélateur. Il met à nu ce que la respectabilité cache mal: avidité, mesquinerie, frustration sexuelle, peur du qu'en-dira-t-on, violence larvée. À cet endroit, son cinéma devient très proche de certaines formes de Black Comedy qui regardent déjà vers l'horreur, non pas parce qu'elles exhibent le monstre, mais parce qu'elles montrent à quel point la normalité sociale est elle-même difforme.
La circulation festivalière et patrimoniale aide également à comprendre sa longévité. Des espaces comme San Sebastián ou Sitges permettent de recontextualiser des œuvres que leur première réception n'avait pas su lire correctement. Un film comme El extraño viaje n'est pas seulement une curiosité historique. Il continue à parler au présent parce qu'il filme une communauté empoisonnée avec une précision qui dépasse son époque. Beaucoup de spectateurs de genre reconnaissent instinctivement cette matière: le ridicule qui devient inquiétant, la famille qui devient piège, la province qui devient théâtre de cauchemar.
Entrer dans Fernando Fernán Gómez par le prisme de l'horreur, c'est donc faire un pas de côté salutaire. On cesse de le réduire à une figure culturelle immense mais vaguement muséifiée. On retrouve un cinéaste qui sait très bien comment faire monter le malaise, comment utiliser la satire comme lame, et comment laisser l'Espagne la plus quotidienne révéler sa part la plus malade. Pour CaSTV, cette lecture est précieuse. Elle relie le cinéma espagnol aux formes du thriller et de l'horreur psychologique, et rappelle qu'une bonne part de la peur européenne s'est toujours fabriquée à l'intérieur même du réalisme, là où le monde paraît encore normal une minute avant de se dérégler.
Filmographie
