Conor McMahon
Avec Stitches, Conor McMahon a compris quelque chose de très simple et de très efficace : le clown tue moins parce qu'il cache un démon que parce qu'il matérialise d'emblée l'agression grotesque du spectacle lui-même. Ce cinéaste irlandais travaille à la jonction du rire gras, du gore joyeux et de l'imaginaire populaire le plus volontiers vulgaire. Il ne cherche pas à purifier le genre ni à l'élever artificiellement. Il préfère l'empoigner du côté de la pulsion, de l'énergie, de la blague trop longue qui finit par devenir une menace bien réelle.
Dans le paysage du cinéma de l'Irlande, McMahon occupe une place particulière. Son œuvre ne passe pas par le prestige austère ni par la métaphore nationale appuyée, même si l'ironie locale, le goût du racontable et une certaine crudité sociale ne sont jamais loin. Il appartient plutôt à cette lignée de cinéastes de genre qui savent qu'une bonne série B peut être plus exacte sur l'époque qu'un drame trop soucieux de sa noblesse. Dead Meat le prouvait déjà avec son usage du zombie rural, de la contamination et de la bêtise humaine comme moteur comique autant que morbide.
Chez McMahon, le plaisir du dispositif n'exclut pas une vision du monde assez sombre. La jeunesse y apparaît souvent comme une masse arrogante, distraite, mal préparée à reconnaître le danger avant qu'il lui saute au visage. Les adultes, eux, ne valent guère mieux. Ils sont absents, pathétiques, violents ou totalement incapables de transmission. C'est cette faillite généralisée qui donne à ses films leur ton plus acide qu'il n'y paraît. Le gag sanglant n'est pas seulement là pour arracher un rire. Il vient confirmer que personne ne tient vraiment la situation.
Stitches reste le meilleur exemple de ce savoir-faire. Le film exploite la figure du clown avec une franchise presque enfantine, mais il le fait en comprenant très bien le vieux lien entre comédie et cruauté. Le rire y est une arme d'humiliation, un rythme de persécution, un moyen de transformer chaque mise à mort en numéro. Cette idée inscrit McMahon du côté du comedy horror le plus assumé, celui qui ne craint pas la bêtise tant qu'elle est formellement tenue et qu'elle sait exactement quand basculer dans la violence.
Il faut aussi noter le rapport de McMahon à la matérialité des effets. Même lorsque les budgets restent modestes, ses films cherchent volontiers l'impact physique, la texture du sang, la visibilité du gag macabre. Cela peut sembler mineur à l'ère du numérique généralisé, mais c'est en réalité un choix de sensation. Le corps doit compter. Il doit éclater, glisser, se casser, rappeler que le cinéma d'horreur est aussi un art de la matière offensée. McMahon n'oublie jamais cette dimension tactile du genre.
Dans les années 2000 et 2010, alors que tant de productions horrifiques oscillent entre solennité post-traumatique et ironie distanciée, il choisit une troisième voie : le mauvais goût comme discipline de précision. Il faut entendre cela correctement. Le mauvais goût, chez lui, n'est pas une négligence. C'est une couleur, une politique du débordement, une manière de refuser la respectabilité culturelle qui neutralise souvent l'horreur. Plus le gag est idiot, plus il faut qu'il tombe juste. McMahon le sait.
Cela ne veut pas dire que tout son cinéma soit d'égale réussite. Mais même ses œuvres moins solides gardent quelque chose de précieux : la conviction que le genre est d'abord une affaire de ton. Or le ton McMahon est identifiable entre plusieurs. Il y a de la moquerie, de la brutalité, un refus de l'élégance, et paradoxalement une vraie affection pour les codes les plus usés de l'épouvante populaire. Il ne méprise jamais le matériau pulp qu'il travaille.
Pour CaSTV, McMahon compte précisément pour cette fidélité aux puissances modestes du genre. Il ne promet pas la transcendance. Il offre autre chose : une mécanique de plaisir nerveux, impur, parfois très bête, mais suffisamment précise pour rappeler que l'horreur peut encore être un carnaval cruel. Et dans ce carnaval, le rire n'adoucit rien. Il aiguise la lame.
