Bernardo Zanotta
Avec A Dama do Lotação, Bernardo Zanotta s'est approché d'une zone très particulière du cinéma brésilien : celle où le désir, la névrose urbaine et l'imaginaire populaire se mêlent dans une forme à la fois sensuelle et corrosive. Le film a souvent été retenu pour sa charge érotique, mais ce serait en manquer l'essentiel. Zanotta y filme un Brésil où les pulsions privées, les hypocrisies bourgeoises et les déraillements du quotidien se contaminent mutuellement. Le sexe n'y est jamais seulement provocation. Il est un révélateur de désordre social et psychique.
Inscrit dans l'histoire du Brésil des années de dictature et d'après, Bernardo Zanotta appartient à une génération pour qui le cinéma ne pouvait pas se limiter à l'illustration d'un récit propre. Il fallait trouver des formes capables d'absorber la violence du contexte, l'énergie populaire, les contradictions de la modernisation et les désirs de fuite. Chez lui, cela prend souvent l'allure d'un cinéma nerveux, urbain, traversé par une tension entre sophistication et pulsion brute. Cette instabilité fait son intérêt.
Le rapport à l'adaptation joue un rôle important dans sa trajectoire. Travailler à partir d'un univers comme celui de Nelson Rodrigues, ce n'est pas simplement transposer une intrigue. C'est accepter d'entrer dans un monde où la famille, le mariage, la sexualité et la morale sont déjà des champs de guerre. Zanotta comprend très bien que ce théâtre des passions exige une mise en scène qui ne craigne ni l'excès ni le trouble. Pourtant, il ne tombe pas dans le pur maniérisme. Il garde une attention aux corps, à la circulation urbaine, à la matérialité des situations.
Dans les années 1970, alors que le cinéma brésilien explorait des voies très contrastées entre radicalité politique, satire, exploitation et expérimentation, Zanotta a trouvé une place oblique. Il n'a pas la frontalité programmatique de certains cinéastes du Cinema Novo, mais il partage avec eux un refus de l'innocence visuelle. Même lorsqu'il filme le désir ou le mélodrame, quelque chose du pays travaille l'image. On sent les classes, les normes, la surveillance diffuse, la ville comme machine à dérégler les conduites.
Il faut aussi noter que son cinéma aime les personnages au bord du débordement. Ce ne sont pas des figures psychologiquement transparentes. Ils vivent dans une intensité qui les dépasse, entre fantasme, frustration et contrainte sociale. Cela donne à ses films une qualité presque fiévreuse. L'émotion n'y est pas sereine. Elle est déplacée, exagérée, parfois comique, souvent inquiétante. C'est ce mélange qui rend son œuvre difficile à réduire à une simple catégorie de drame ou d'érotisme.
La ville, chez Zanotta, est un corps nerveux. Les transports, les immeubles, les rues, les lieux de passage deviennent les relais d'un imaginaire urbain plein de promiscuité et de fantasmes. A Dama do Lotação l'expose clairement : le mouvement à travers la ville correspond à une circulation du désir, mais aussi à une perte de repères. La modernité n'est pas libératrice par nature. Elle fabrique de nouvelles scènes pour l'angoisse et la transgression.
Ce qui reste aujourd'hui du cinéma de Bernardo Zanotta, c'est cette capacité à faire tenir ensemble l'énergie populaire et une certaine noirceur morale. Il ne sanctifie pas le désir, il ne l'accuse pas non plus depuis une hauteur morale. Il le montre comme force de dérèglement dans un ordre social déjà malade. Peu de cinéastes savent donner à ce type de matière une telle vitalité sans la neutraliser.
Bernardo Zanotta demeure ainsi une figure précieuse pour comprendre un autre versant du cinéma brésilien moderne, moins canonisé peut-être, mais profondément révélateur. Son œuvre rappelle que les crises d'un pays passent aussi par ses chambres, ses rues, ses fantasmes et ses fictions intimes. À cet endroit, le politique n'a plus besoin de se déclarer. Il brûle déjà dans les conduites.
