Arsen Anton Ostojić
A Wonderful Night in Split annonce déjà ce que le cinéma d'Arsen Anton Ostojić a de plus fort : une capacité à faire d'une ville, d'une nuit et d'un tissu social abîmé une matière de fiction quasi hallucinée. Ostojić n'a pas besoin d'appuyer l'étrangeté. Elle naît d'une Croatie post-yougoslave où les corps semblent encore vivre dans les retombées morales de l'histoire récente, entre survie quotidienne, perte de repères et dérive affective.
Cette orientation le distingue nettement. Beaucoup de récits issus de cette région ont choisi soit le réalisme de la reconstruction, soit la frontalité mémorielle. Ostojić emprunte une voie plus trouble. Il laisse le chaos historique s'infiltrer dans les comportements, les nuits, les rapports entre hommes et femmes, les gestes de violence ou d'abandon. Le résultat n'est ni un film de guerre déplacé, ni un simple tableau social. C'est un cinéma où l'espace urbain lui-même paraît travaillé par des secousses profondes.
Ce rapport à la ville est essentiel. Split, chez lui, n'est pas seulement un cadre reconnaissable. Elle devient une scène mentale, presque une cartographie de la fatigue morale. Les rues, les appartements, les bars et les seuils composent un monde dense, instable, où l'intimité ne protège plus grand-chose. C'est là que son travail rencontre le psychological horror, même lorsqu'il reste sur le terrain du drame. La menace ne vient pas d'un ailleurs surnaturel. Elle réside dans l'usure des liens et dans la sensation qu'une société entière a perdu ses coordonnées intérieures.
Dans le cinéma européen des années 2000 et des années 2010, cette manière d'habiter l'après-coup mérite attention. Ostojić comprend que le traumatisme collectif ne produit pas toujours des récits solennels. Il se dépose aussi dans les nuits ratées, les rencontres biaisées, les décisions absurdes et les petites cruautés qui paraissent sans cause immédiate. Son art consiste à capter ces manifestations latérales sans les surligner.
Il faut aussi relever une certaine dureté de ton. Ostojić ne cherche pas à sauver ses personnages par la seule empathie. Il accepte leur opacité, leurs faiblesses, parfois leur brutalité. Cette absence de sentimentalité donne du poids à ses films. Elle les protège contre le folklore de la résilience. Le monde qu'il filme n'est pas rédempteur par nature. Il faut y circuler avec prudence, presque avec méfiance.
Dans le cadre de la Croatie, son cinéma garde ainsi une position singulière. Il parle du présent sans oublier la guerre, de l'intime sans cesser de sentir le politique, de la ville sans perdre de vue sa dimension fantomatique. Cette combinaison explique pourquoi ses œuvres persistent en mémoire. Elles ne proposent pas de guérison narrative. Elles montrent plutôt comment une société continue de vivre avec ce qui la ronge encore.
Arsen Anton Ostojić importe enfin parce qu'il rappelle une chose simple : l'horreur moderne n'est pas toujours spectaculaire. Elle peut être urbaine, diffuse, sociale, incorporée dans les rythmes les plus ordinaires de la nuit. Quand le cinéma parvient à en saisir la texture exacte, il touche à une vérité que peu de discours savent formuler aussi nettement.
