https://cabaneasang.tv/fr/director/zhannat-alshanova/
Zhannat Alshanova - director portrait

Zhannat Alshanova

Chez Zhannat Alshanova, la première chose qui compte est le regard porté sur l'intimité contemporaine comme zone d'instabilité. Ses films n'annoncent pas l'horreur avec des fanfares de genre. Ils la laissent se former dans des relations asymétriques, des espaces trop lisses, des conversations qui sonnent juste et faux en même temps. C'est un cinéma qui connaît très bien la fragilité de la perception sociale: ce moment où l'on comprend qu'une scène ordinaire contient déjà une violence diffuse, peut-être irréversible. L'inquiétude n'est pas ajoutée au récit. Elle est sa température secrète.

Zhannat Alshanova travaille à une échelle fine, presque chirurgicale, et c'est précisément ce qui la rend précieuse pour le fantastique contemporain. Dans les Années 2010 puis les Années 2020, beaucoup de cinéastes ont voulu retrouver l'étrange par la lenteur. Alshanova choisit autre chose: une précision de surface qui finit par révéler des abîmes affectifs. Un visage trop calme, un intérieur trop ordonné, une politesse trop parfaite peuvent suffire à faire sentir que le monde tient par des coutures prêtes à lâcher.

Cette sensibilité s'accompagne d'une intelligence remarquable du hors-champ moral. Le film ne montre pas tout, n'explique pas tout, mais il laisse constamment supposer qu'un rapport de force déborde la scène visible. Ce procédé donne à son travail une tension rare. On sent que l'image est traversée par quelque chose qui excède la simple psychologie individuelle. L'angoisse peut venir d'une structure sociale, d'une domination implicite, d'un désir qui se retourne contre celle ou celui qui le porte. Le trouble gagne alors en profondeur sans perdre sa netteté sensible.

Il faut aussi saluer sa manière de filmer les corps sans les enfermer dans une démonstration. Chez Alshanova, les personnages existent par des micro-réactions, des déplacements minimes, des variations de présence. Cette attention rend le malaise très physique. Le spectateur perçoit moins un message qu'un dérèglement dans la circulation même des affects. C'est là que son cinéma rejoint pleinement le genre: non pas dans l'accumulation de signes horrifiques, mais dans la capacité à faire sentir qu'une situation humaine devient peu à peu inhabitable.

Son style visuel refuse à la fois l'expressionnisme appuyé et le naturalisme plat. Il cherche une ligne plus dangereuse, où la neutralité apparente devient un instrument de perturbation. Les cadres ont souvent une tenue nette, les espaces semblent contrôlés, mais cette maîtrise ne rassure jamais. Elle crée plutôt l'impression qu'une violence a déjà trouvé sa forme idéale, propre, presque invisible. C'est une intuition très contemporaine. Aujourd'hui, le cauchemar n'a pas toujours besoin de se montrer comme tel. Il peut porter le masque de la fonctionnalité, du confort, de la communication fluide.

Pour CaSTV, Zhannat Alshanova compte parce qu'elle rappelle que l'horreur moderne ne se limite pas aux créatures, aux possessions ou aux récits apocalyptiques. Elle peut surgir des arrangements les plus quotidiens, dès lors qu'un film sait écouter ce qu'ils répriment. Son travail ouvre une zone de contact féconde entre le drame, le malaise social et le Fantastique. Il n'impose pas un univers clos; il fissure celui que nous reconnaissons déjà. C'est souvent plus inquiétant.

Ce qui demeure, après ses films, c'est une sensation d'exactitude empoisonnée. Alshanova ne force pas le spectateur à admirer un dispositif. Elle l'oblige à remarquer ce qu'il aurait préféré laisser dans l'angle mort: la violence douce des interactions, l'épaisseur politique du banal, la possibilité qu'un monde parfaitement lisible soit aussi, en profondeur, radicalement hostile. Peu de cinéastes transforment avec autant de finesse la civilité contemporaine en territoire de menace.

Suggérer une modification