Zhang Lu
Dans Gyeongju, une simple question à propos d'une peinture érotique oubliée devient le point de départ d'un film entier sur la dérive, le désir et la mémoire culturelle. Cette légèreté énigmatique dit beaucoup de Zhang Lu. Son cinéma avance sans forcer, presque en biais, comme s'il se méfiait des récits qui veulent prouver leur importance. Pourtant cette discrétion apparente cache une œuvre d'une grande profondeur, attentive aux déplacements, aux frontières, aux langues et aux affects minuscules. Né en Chine et longtemps associé à la Corée, Zhang Lu appartient à cet espace transnational d'Asie de l'Est où les identités nationales cessent d'être des évidences et deviennent des expériences du flottement. C'est ce qui fait sa force dans le drame des années 2010.
Ses films sont souvent peuplés d'hommes et de femmes qui ne sont jamais tout à fait chez eux. Ils voyagent, reviennent, hésitent, se souviennent mal, boivent trop, parlent à côté. Rien de spectaculaire dans ces trajectoires. Tout passe par la nuance des rencontres, par le déplacement imperceptible d'une conversation, par l'étrangeté douce d'un lieu. Ode to the Goose ou The Shadowless Tower montrent admirablement cette manière de faire. Zhang Lu filme des êtres qui portent avec eux plus d'histoire qu'ils ne peuvent en formuler, et cette histoire affleure dans le rythme même des scènes.
Il y a chez lui un art du comique discret qu'on sous estime souvent. Ses personnages peuvent être maladroits, obsessionnels, vaguement ridicules, mais jamais humiliés. Le rire naît de l'écart entre leurs intentions et leur manière imparfaite d'habiter le moment. Cette tonalité empêche le cinéma de Zhang Lu de se figer dans la gravité festivalière. Elle lui donne une respiration humaine, une capacité à accueillir le désordre ordinaire. Même lorsqu'il touche à la séparation, à la perte ou à la frontière, il laisse exister la drôlerie des comportements.
La frontière, justement, est un motif central. Non seulement la frontière géopolitique, mais la frontière sensible entre proximité et distance, mémoire et oubli, désir et retrait. Dans Dooman River, cette question prend une intensité sociale plus directe. Pourtant Zhang Lu ne transforme jamais ses films en dossiers. Il sait que la politique la plus durable passe parfois par l'attention à des micro relations, à des paysages périphériques, à des corps qui semblent déplacés d'un demi pas par rapport au monde qui les entoure.
Sa mise en scène privilégie les plans qui laissent advenir les choses. Elle ne presse pas le sens. Les intérieurs, les cafés, les chambres d'hôtel, les rues secondaires, les sites historiques deviennent des espaces de circulation émotionnelle. On sent que le temps compte autant que l'information. Ce cinéma demande au spectateur de s'accorder à une fréquence plus basse, plus flottante. En échange, il offre quelque chose de rare : une perception très fine de ce que signifie vivre parmi les restes du passé sans pouvoir s'y fixer.
Zhang Lu est ainsi un grand cinéaste de la conversation. Non pas du dialogue brillant ou démonstratif, mais de la parole qui tourne, hésite, revient, et finit par révéler malgré elle une blessure ou un désir. Beaucoup de scènes cruciales chez lui ont l'air de ne mener nulle part. Puis l'on comprend que ce nulle part est précisément le lieu du film : l'espace indécis où les êtres se cherchent sans se saisir complètement.
Entre Chine et Corée du Sud, entre mélancolie, humour et errance, Zhang Lu a bâti une œuvre qui résiste aux slogans critiques. Elle ne cherche ni le coup d'éclat ni la neutralité. Elle préfère la demi teinte fertile, la relation bancale, l'ivresse légère des récits qui se défont en avançant. C'est une manière très sûre, et très belle, de faire du cinéma un art de la proximité incertaine.
