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Xavier SERON

Avec Je me tue à le dire, Xavier Seron a signé l'une des comédies noires les plus malaisantes et les plus précises du cinéma belge récent, un film où la maladie, la famille et le désir d'être enfin regardé se coagulent en bloc absurde. C'est une entrée idéale dans son univers, parce qu'on y trouve déjà tout : le goût du décalage poussé jusqu'à l'embarras, une tendresse très contrariée pour les êtres humiliés, et surtout une manière d'amener la cruauté sans jamais la déguiser en simple provocation. Seron travaille dans une zone où le rire n'annule pas la gêne, il l'approfondit.

Le cinéma de Belgique a souvent excellé dans cette gestion des tonalités instables. Chez Seron, pourtant, l'absurde ne vient pas d'un simple folklore national du bizarre. Il naît d'une sensation très concrète : celle d'individus coincés dans des structures affectives et sociales dont ils n'ont ni la force de sortir ni la capacité de comprendre les règles. Ses personnages ont quelque chose de légèrement déphasé, comme s'ils arrivaient toujours trop tard dans la conversation commune. Ce retard produit des catastrophes minuscules, puis parfois des désastres intimes. La mise en scène les accompagne sans les excuser.

Ses courts métrages avaient déjà révélé cette mécanique. On y voyait un regard attiré par les comportements irréguliers, les logiques de groupe empoisonnées, les petites violences qui prospèrent dans des milieux apparemment ordinaires. Seron comprend que l'inconfort n'est pas qu'un effet. C'est une manière de connaître les rapports humains. Là où d'autres s'empressent de psychologiser, lui laisse se déployer une logique tordue, presque autonome, qui finit par contaminer tout le cadre. Son humour est moins une collection de bons mots qu'un système de pression.

Dans Death by Death, cette méthode rencontre plus franchement le territoire du fantastique et de la horreur. L'idée d'une employée de pompe funèbre qui entend les derniers mots des morts pourrait donner lieu à un exercice de style bien propre. Seron préfère en faire une expérience de contamination morale. Les vivants deviennent opaques, les cadavres continuent à peser, et le métier lui-même apparaît comme un observatoire idéal des mensonges sentimentaux. Là encore, l'intéressant n'est pas l'effet surnaturel en tant que tel. C'est ce qu'il permet de révéler sur la fatigue des liens, sur la violence feutrée des relations de travail, sur le grotesque qui se cache dans les gestes réputés nobles.

Il faut saluer la précision de son découpage. Seron sait où couper une scène pour qu'elle laisse derrière elle un résidu d'inconfort. Il sait aussi combien de temps soutenir un plan avant que le malaise se transforme en comique noir. Cette science du tempo est capitale. Beaucoup de films prétendument absurdes se contentent d'additionner des bizarreries. Chez lui, le dérèglement a une courbe. Il monte, se dépose, revient autrement. Le spectateur n'est pas invité à admirer une excentricité d'auteur, mais à habiter un monde dont les règles sont légèrement déplacées, et donc infiniment plus cruelles.

Seron est également un cinéaste des corps embarrassés. Les gestes sont trop lents, trop insistants, trop mal accordés aux conventions sociales. On ne sait jamais si l'on doit rire, détourner les yeux, ou attendre que la scène se fissure davantage. Cette qualité physique du malaise donne à son œuvre une densité rare. Le grotesque n'est pas une décoration. Il est inscrit dans la manière dont les corps se présentent les uns aux autres, demandent de l'amour, de l'attention, de la reconnaissance, et ne reçoivent que des procédures.

Dans les années 2010, Xavier Seron a donc imposé une voix singulière, à la fois sèche et profondément affectée par la misère émotionnelle de ses personnages. Il ne cherche ni la jolie bizarrerie ni la noirceur prestigieuse. Ce qu'il filme, c'est un monde où l'intimité est déjà un espace de dysfonctionnement, où la sollicitude peut devenir une forme d'agression, où la normalité n'est qu'un théâtre mal répété. Cette lucidité fait de lui bien plus qu'un spécialiste de l'inconfort. Elle en fait un moraliste du malaise contemporain, et l'un des cinéastes belges les plus justement dérangeants de sa génération.

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