Vincent Gallo
On entre dans le cinéma de Vincent Gallo par The Brown Bunny ou par Buffalo '66, mais il faut surtout partir d'une qualité de présence très rare: une manière de faire du narcissisme lui-même un matériau fragile, parfois odieux, parfois bouleversant. Gallo est un cinéaste qui divise parce qu'il met son propre mythe en jeu sans le rendre confortable. Son cinéma américain n'a rien de démocratique au sens aimable du terme. Il exige qu'on accepte la vanité, la pose, l'autofiction, puis qu'on regarde ce qui affleure derrière ce dispositif de contrôle. À cet endroit, il devient bien plus intéressant que l'image publique du provocateur n'autorise à le croire.
Dans le paysage des États-Unis, Gallo a toujours occupé une place latérale. Trop singulier pour l'industrie, trop agressivement personnel pour certains circuits indépendants, trop exposé médiatiquement pour bénéficier de l'innocence critique réservée à d'autres auteurs. Cette position de frottement fait partie intégrante de son œuvre. Ses films semblent toujours porter la marque d'un sujet qui veut contrôler l'image tout en laissant paraître sa propre ruine affective. Le résultat n'est jamais purement confessionnel. C'est un cinéma de la défense, du retrait, de l'orgueil blessé, où le sentiment n'apparaît qu'à travers une série de résistances.
Cette stratégie produit une intensité singulière. The Brown Bunny est exemplaire à cet égard. Sous son apparente simplicité, c'est un road movie spectral, traversé par le deuil, la répétition et l'impossibilité d'habiter le présent. Peu de films contemporains savent aussi bien transformer les routes, les stations-service, les motels et les vides intermédiaires en paysages mentaux. Gallo y travaille la durée comme zone d'usure. Le monde paraît presque vidé, et c'est précisément dans ce vide que remontent les affects les plus lourds. Le lien avec CaSTV se situe là: dans cette capacité à faire d'un espace quotidien une scène de hantise.
Le genre horror chez Gallo n'est pas explicite, mais son cinéma est profondément traversé par l'idée du revenant. Les personnages vivent au contact d'images perdues, de souvenirs qui rongent le présent, d'une culpabilité qui transforme chaque déplacement en boucle. L'horreur, ici, ne prend pas la forme du monstre. Elle naît de l'incapacité à sortir de soi, à traverser réellement le temps. Le narcissisme devient alors moins une posture qu'un piège métaphysique. On se contemple parce qu'on ne sait plus rejoindre le monde, et cette contemplation finit par devenir funèbre.
Il y a aussi chez Gallo une relation très particulière au cadre musical, au silence, à l'ellipse. Il sait qu'une scène gagne parfois en puissance lorsqu'elle s'arrête juste avant l'explication. Cette économie du retrait est une arme à double tranchant. Elle peut produire de la grâce ou de l'irritation. Mais lorsqu'elle atteint juste, elle crée une émotion d'une netteté remarquable. Les films de Gallo n'implorent pas l'adhésion. Ils imposent un tempo affectif, et ce tempo peut se révéler d'une vulnérabilité stupéfiante sous la couche de contrôle.
Sa présence dans les grands circuits comme Cannes a souvent pris la forme du scandale ou de la polémique, ce qui a parfois masqué l'essentiel. Gallo appartient pourtant à une tradition très sérieuse du cinéma américain indépendant des années 1990 et années 2000: celle des auteurs qui prennent le risque de déplaire formellement pour préserver une vérité de ton. Qu'on le trouve insupportable ou fascinant, il faut reconnaître cette cohérence. Ses films refusent le consensus émotionnel. Ils préfèrent la tension entre auto-idéalisation et effondrement.
Voir Vincent Gallo aujourd'hui, c'est donc affronter un cinéma où l'ego n'est pas seulement le problème, mais aussi le sujet, le décor et parfois le fantôme. Cette saturation du moi pourrait être stérile. Elle devient au contraire, dans ses meilleurs moments, une manière de filmer la solitude moderne à son point d'incandescence. Les routes, les chambres, les souvenirs, les chansons, les gestes d'amour trop tardifs composent alors un paysage de désolation presque fantastique. Peu de cinéastes savent rendre aussi sensible cette sensation d'être hanté par sa propre image. Et peu le font avec une telle obstination à ne jamais se rendre aimables.
