Victor Jaquier
Victor Jaquier inscrit son unique crédit dans la Suisse, un pays dont l'horreur reste rare à l'exportation mais possède une force d'image immédiate: montagnes trop belles, villages réglés, tunnels, lacs opaques, propreté sociale sous laquelle la violence peut devenir presque inaudible. Cette géographie ne demande pas beaucoup d'effets pour inquiéter. Elle suffit à installer une sensation d'ordre excessif, et l'ordre excessif est souvent le premier visage de la peur.
Le cinéma suisse de genre n'a pas la visibilité de ses voisins français, allemands ou italiens. Il travaille donc souvent dans une position de marge, ce qui peut devenir un avantage. Loin d'une tradition horrifique écrasante, un cinéaste peut inventer des rapports plus obliques au fantastique: austérité, distance, observation clinique, humour noir, malaise administratif. La Suisse filmée comme un système trop calme devient un espace idéal pour le dérèglement.
Jaquier se prête particulièrement à une lecture par l'horreur psychologique. Dans un décor suisse, la peur psychologique peut naître d'une pression douce, presque invisible. Personne ne crie. Les règles sont raisonnables. Les lieux sont fonctionnels. Pourtant, quelque chose se resserre. Le personnage ne sait plus si le problème vient de lui, de la communauté, du paysage ou d'une logique plus ancienne cachée sous la neutralité apparente. Cette incertitude est une matière de cinéma très riche.
Un crédit unique oblige à ne pas transformer Jaquier en figure canonique. Il faut plutôt voir son nom comme un point de passage dans un cinéma national peu documenté du côté de l'horreur. Les bases spécialisées ont cette fonction importante: elles rendent perceptibles des scènes faibles en volume mais fortes en singularité. Un seul film suisse de genre peut déplacer notre compréhension du pays à l'écran, surtout si l'on cesse de réduire la Suisse à une carte postale.
Les années 2010 ont favorisé ce type d'émergence. Les festivals de genre, les écoles de cinéma, les coproductions régionales et les circuits numériques ont permis à des oeuvres de petite taille de franchir les frontières. Dans ce contexte, un nom comme Victor Jaquier participe à une circulation où l'identité nationale se combine à une grammaire internationale de la peur. Le résultat peut être discret, mais il n'est pas anodin.
La Suisse offre à l'horreur une contradiction précieuse. Elle projette une image de sécurité, de richesse, de paysage maîtrisé. Or le genre sait que la sécurité est souvent une fiction de surface. Plus un lieu affirme son contrôle, plus la moindre faille devient terrifiante. Une porte qui ferme mal, une route de montagne coupée, une famille trop polie, un règlement incompréhensible: le cauchemar peut naître d'une très petite anomalie dans un monde supposé impeccable.
Dans CaSTV, Victor Jaquier mérite donc sa place comme signal d'un fantastique suisse à surveiller. Son profil rappelle que l'horreur mondiale ne se mesure pas seulement à la quantité de films produits. Elle se mesure à la capacité de chaque territoire à transformer ses propres mythes en malaise. Pour la Suisse, ce mythe est peut-être celui de la neutralité, du calme, de la précision. Jaquier, par son inscription dans le catalogue, ouvre la possibilité de voir ce calme se fendre.
