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Vanja Victor Kabir Tognola - director portrait

Vanja Victor Kabir Tognola

Avec The Driven Ones, Vanja Victor Kabir Tognola réalise un geste presque cruel dans sa précision: regarder la fabrication des élites comme on observerait un laboratoire de comportements inquiétants. Rien de fantastique en surface, et pourtant le malaise s'installe très vite. Ce que le film ausculte, c'est un monde où l'ambition, la performance et l'assurance de classe produisent déjà une forme de déshumanisation. Tognola ne force pas la lecture. Il laisse parler les corps, les formules apprises, les postures conquérantes. Et plus il les laisse exister, plus elles deviennent révélatrices d'un système profondément dérangeant.

Le contexte Suisse n'est pas anecdotique. Dans son cinéma, les institutions de formation et les espaces de distinction sociale ne sont jamais filmés comme de simples décors. Ils sont des machines culturelles, des lieux où s'inculquent des réflexes, des hiérarchies et une manière bien particulière d'habiter le monde. Tognola comprend que le pouvoir se rend visible moins dans les proclamations que dans les micro-rituels. Une salle de classe, une prise de parole, un exercice, une façon de se vendre peuvent en dire plus long sur l'époque que de longues explications sociologiques. C'est ce qui donne à son travail sa netteté presque chirurgicale.

On pourrait ranger son œuvre dans le seul domaine du documentaire, mais ce serait manquer son rapport très physique à l'étrangeté sociale. Tognola filme des comportements normalisés jusqu'au moment où ils cessent d'avoir l'air normaux. La logique de compétition, de maîtrise de soi, d'auto-optimisation, apparaît alors pour ce qu'elle est: une culture de la froideur, parfois de la prédation polie. Dans le paysage des années 2010 et années 2020, cette lucidité touche juste. Elle saisit un présent où l'excellence n'est plus un idéal abstrait, mais une discipline du corps et du langage qui peut finir par ressembler à un dressage.

Ce qui rend Tognola passionnant pour CaSTV, c'est précisément cette capacité à faire naître l'inquiétude à partir du réel le plus banalement institutionnel. Chez lui, le monstre n'entre pas dans le cadre. Le cadre lui-même révèle que le monstre est déjà là, disséminé dans les normes de réussite. Il y a quelque chose de presque dystopique dans cette observation sans outrance. Plus le film reste calme, plus il dévoile l'agressivité structurante du milieu qu'il explore. Le spectateur n'est pas pris par la peur, mais par une reconnaissance progressive: oui, cette violence existe, et oui, elle se présente souvent sous les formes les plus policées.

Sa mise en scène repose sur la confiance accordée aux situations. Tognola ne surcharge ni le montage ni la bande sonore pour produire artificiellement du sens. Il sait qu'un plan tenu juste assez longtemps laisse apparaître ce qu'un discours masquerait encore. Cette rigueur l'éloigne des documentaires explicatifs ou décoratifs. Elle le rapproche d'une tradition plus sévère, plus attentive aux symptômes qu'aux slogans. Regarder ses films, c'est apprendre à lire les structures de domination dans les détails de la conversation et dans la chorégraphie sociale des corps.

Vanja Victor Kabir Tognola mérite donc d'être vu comme bien plus qu'un simple observateur de milieu. The Driven Ones montre un cinéaste capable de capter, à même le réel, une forme d'angoisse contemporaine liée au pouvoir, à la sélection et à la fabrication des vainqueurs. Son cinéma rappelle que certaines institutions produisent une violence sans cri, une violence d'élagage, de formatage, de tri. Ce n'est pas du cinéma de l'horreur au sens classique. C'est parfois plus troublant encore: le portrait exact d'un monde où l'inhumain parle couramment le langage de la réussite.

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