Uldus Bakhtiozina
La féerie photographique d'Uldus Bakhtiozina, avec ses costumes comme des emblèmes et ses visages comme des portraits déjà légendaires, place ses deux crédits CaSTV du côté d'un fantastique de l'icône. Bakhtiozina n'aborde pas l'imaginaire par la fuite, mais par la pose, par l'artifice assumé, par la beauté trop composée pour être innocente. Chez elle, l'image semble toujours avoir été préparée pour un rituel dont nous arrivons trop tard.
Cette dimension visuelle est centrale. Bakhtiozina vient d'un rapport à la photographie, au tableau, à la mise en scène frontale, et cela change le régime de l'horreur. Le danger n'est pas seulement dans ce qui bouge. Il est dans ce qui fixe. Un corps immobile peut devenir plus inquiétant qu'une apparition s'il donne l'impression de porter une histoire archaïque sous ses tissus, sous ses ornements, sous son regard parfaitement offert.
Dans CaSTV, son travail dialogue avec le fantastique quand celui-ci s'intéresse moins à la construction d'un monde qu'à la charge symbolique des figures. Une robe, une couronne, une coiffure, un objet tenu devant soi: tout devient signe. Mais ces signes ne sont pas décoratifs. Ils appartiennent à une grammaire de pouvoir, de genre, de mémoire culturelle. Le conte n'est jamais doux lorsqu'il se souvient de ses origines.
Bakhtiozina rappelle que le folklore peut être une matière dangereuse, surtout lorsqu'il revient par l'image glamour. Le costume attire, puis il enferme. Le portrait séduit, puis il immobilise. Le spectateur est pris dans ce double mouvement: admirer la composition et sentir que cette admiration a quelque chose de compromettant. C'est là que son cinéma touche au folk horror, non par la forêt obligatoire, mais par la persistance de codes anciens dans des corps contemporains.
Ses deux crédits dans le catalogue suggèrent une horreur de la beauté contrainte. Les personnages semblent parfois moins libres que magnifiquement assignés. Ils portent leur légende comme une charge. Dans ce monde, l'identité n'est pas une pure expression de soi. Elle est un rôle transmis, un décor social, un masque que l'on finit par confondre avec la peau. L'effroi naît de cette confusion entre apparat et destin.
Cette sensibilité appartient pleinement aux années 2020, où le cinéma de genre a beaucoup travaillé la question de l'image de soi: performance, archive personnelle, mythe réinventé, mémoire nationale transformée en style. Bakhtiozina se distingue parce qu'elle ne traite pas le style comme un supplément. Le style est la scène même du conflit. La beauté n'adoucit pas la violence. Elle la rend plus cérémonielle, plus difficile à refuser.
Il y a aussi chez elle un rapport précieux à la féminité comme construction historique. Le fantastique permet de montrer ce que le réalisme explique souvent trop vite: la manière dont un corps devient porteur d'attentes, de récits, de peurs collectives. L'horreur n'est pas alors une punition du féminin, mais une lecture de ce qu'on lui impose. La caméra ne cherche pas seulement à décorer ses figures. Elle examine le prix de leur splendeur.
Uldus Bakhtiozina occupe dans CaSTV une place singulière: celle d'une artiste pour qui la peur passe par la composition, par la frontalité, par l'éclat suspect des mythes remis en circulation. Deux crédits suffisent à tracer une signature, parce que chaque image semble vouloir devenir un blason et une menace. Son cinéma nous rappelle que le conte n'est pas une enfance du genre. C'est une archive violente, pleine de robes lourdes, de regards fixes et de pactes jamais résiliés.
