Tobias Nölle
Aloys, le long métrage de Tobias Nölle, donne à son cinéma une entrée très nette: un détective solitaire, une bande vidéo, une voix au téléphone, et le réel qui se replie comme une chambre mentale. Nölle n'aborde pas le fantastique par l'attaque frontale. Il le fait glisser dans la perception, dans la solitude, dans une technologie d'enregistrement qui cesse de garantir la vérité. C'est un cinéma de l'écart intime, pas de la démonstration.
Cette précision le distingue dans le cinéma européen contemporain. Même lorsqu'il ne se présente pas comme cinéaste d'horreur au sens strict, Nölle travaille une matière qui intéresse directement CaSTV: l'inquiétude de voir, l'instabilité du souvenir, la possibilité qu'un dispositif banal ouvre une zone psychique. Aloys tient du thriller, du conte mélancolique et du fantastique de basse intensité. Le film ne demande pas au spectateur de croire à un monstre. Il lui demande de douter de la solidité du monde.
Dans le thriller, cette nuance est décisive. Beaucoup de films utilisent l'enquête comme moteur narratif. Nölle l'utilise comme état de solitude. Son détective n'avance pas seulement vers une solution. Il s'enfonce dans une relation de plus en plus étrange avec une absence, une voix, une promesse de contact. Le mystère ne se trouve pas au bout du récit. Il contamine la manière même dont le personnage habite les images.
Le cinéma de Nölle appartient aux années 2010 par son goût des formes hybrides, quand le cinéma d'auteur européen a recommencé à fréquenter le genre sans toujours le nommer. Cette discrétion est importante. Le fantastique ne vient pas chez lui avec un costume. Il apparaît comme une méthode pour matérialiser l'isolement. Le téléphone, la cassette, l'appartement, les rues anonymes deviennent des surfaces d'échange entre le réel et une vie intérieure qui déborde.
Il y a dans Aloys une attention remarquable à la médiation. Voir n'est jamais simple. Enregistrer n'est pas posséder. Archiver n'est pas comprendre. Ces idées rejoignent une longue histoire du cinéma de genre, obsédé par les images qui prouvent trop ou pas assez: vidéos maudites, photographies impossibles, caméras de surveillance, écrans qui montrent ce qu'ils ne devraient pas. Nölle déplace cette tradition vers une mélancolie plus sèche. La hantise devient presque une forme de communication ratée.
Ce qui retient, c'est aussi la texture du jeu et de l'espace. Les corps semblent toujours un peu en retard sur leurs propres émotions. Les lieux ne sont pas gothiques, mais ils sont vidés d'une façon qui les rend disponibles au fantastique. Cette vacance est plus inquiétante qu'un décor chargé. Elle laisse la solitude travailler. Elle donne au spectateur la sensation que chaque pièce a été quittée juste avant qu'il n'entre.
Pour CaSTV, Tobias Nölle occupe une place essentielle aux frontières du genre. Il rappelle que l'horreur ne se limite pas à l'agression. Elle peut prendre la forme d'une invitation, d'une voix douce, d'une intimité proposée par quelqu'un qu'on ne voit pas. La peur, chez lui, n'est pas seulement d'être attaqué. C'est de désirer l'apparition, de vouloir que le monde se fissure parce que la normalité est devenue trop pauvre.
Nölle filme ce désir avec une retenue qui le rend plus trouble. Son fantastique ne crie pas. Il appelle.
