Tim Burton
Dans Sleepy Hollow, Tim Burton retrouve quelque chose que son cinéma n'a jamais tout à fait quitté: le plaisir enfantin et morbide d'un monde où les arbres ont l'air d'avoir poussé dans un cimetière, où le brouillard semble fabriqué pour accueillir une décapitation, et où le conte bascule naturellement vers le gothic. C'est sans doute le meilleur point d'entrée pour le lire sur CaSTV. Burton n'est pas seulement un fabricant d'images reconnaissables entre mille. C'est un cinéaste qui a construit toute une œuvre à partir de la coexistence du macabre, de la mélancolie et du spectacle.
Le malentendu le plus fréquent consiste à réduire Burton à une marque visuelle. Les spirales, les rayures, les silhouettes maigres, les banlieues pastel, les châteaux de carton noir, tout cela existe bien sûr. Mais le décor n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est la manière dont Burton filme des personnages qui ne trouvent jamais leur place au centre du monde normal. Il aime les marginaux, les revenants, les enfants tristes, les créatures fabriquées, les corps déplacés, les figures prises entre l'innocence et la monstruosité. Pour cette raison, son cinéma parle autant au fantasy qu'au supernatural ou au dark-comedy. Il transforme la bizarrerie en principe moral.
Les courts et les débuts disent déjà presque tout. Vincent et Frankenweenie montrent un auteur qui comprend instinctivement que l'enfance adore les formes de peur les plus théâtrales. Il ne les traite jamais comme un problème à corriger, mais comme un imaginaire à cultiver. Beetlejuice pousse ensuite cet instinct dans un sens plus anarchique, presque punk. L'au-delà y devient un bureau grotesque, une farce cadavérique, un carnaval d'effets pratiques et de mauvais goût inspiré. Burton y rejoint une tradition du comédie macabre où la mort n'annule pas l'énergie burlesque. Elle la libère.
Avec Edward Scissorhands, il trouve sans doute son grand mythe personnel. Le film ne repose pas seulement sur son contraste devenu canonique entre château expressionniste et lotissement propret. Il repose sur une idée plus simple et plus forte: un corps différent entre dans une communauté qui prétend aimer l'étrangeté tant qu'elle reste décorative. Burton comprend très bien ce mécanisme de fascination puis de rejet. C'est ce qui donne au film sa douceur triste, mais aussi sa vraie cruauté. Sous la fable, il y a un cinéma de blessure sociale.
Le rapport à l'États-Unis compte d'ailleurs plus qu'on ne le dit. Burton est souvent lu comme un styliste hors-sol, alors qu'il filme très précisément certaines mythologies américaines: la banlieue, le spectacle de masse, le kitsch domestique, le rêve de conformité, la foire, le héros excentrique transformé en produit. Même quand il part vers l'Allemagne fantasmée de Batman Returns, l'Angleterre de Sweeney Todd ou le Mexique spectral de Corpse Bride, il garde en ligne de mire cette tension entre normalisation et différence. C'est là que son cinéma rejoint par moments le psychological-horror, non par analyse clinique, mais par sensation d'inadéquation au monde.
Il y a aussi chez lui une vraie intelligence du casting et du masque. Johnny Depp, Winona Ryder, Michael Keaton, Michelle Pfeiffer, Eva Green, Christina Ricci: Burton sait utiliser un visage comme une surface de conte. Il aime les acteurs capables de stylisation, mais il leur demande presque toujours de laisser passer une tristesse concrète sous l'artifice. C'est ce qui empêche les meilleurs films de se réduire à un catalogue de design. Dans Ed Wood, dans Big Fish, dans Miss Peregrine's Home for Peculiar Children même quand le film vacille, on sent encore cette foi dans la figure du marginal qui invente sa propre légende pour survivre.
La question des hauts et des bas est inévitable. Burton a aussi livré des films plus mécaniques, plus prisonniers de leur propre identité de marque. Lorsqu'il se contente d'illustrer le "burtonesque", l'œuvre se fige. Les surfaces restent séduisantes, mais le battement interne manque. Cela n'efface pas la force de la période qui va de Pee-wee's Big Adventure à Sleepy Hollow, ni la singularité avec laquelle il a réinjecté du grotesque, du gothique et de la mort joyeuse dans le cinéma populaire des 1980s et des 1990s. Peu de réalisateurs hollywoodiens ont réussi à faire entrer autant d'ombres dans des films aussi visibles.
Pour CaSTV, Tim Burton reste donc un auteur central des frontières poreuses entre merveilleux noir, gothic, supernatural, dark-comedy et conte macabre. Il intéresse moins comme fabricant d'une esthétique copiée partout que comme cinéaste d'un sentiment très précis: celui d'être trop étrange pour la norme, mais trop tendre pour le cynisme pur. Quand Burton tient cette ligne, le macabre cesse d'être un simple décor. Il devient une manière de regarder le monde depuis ses bords, avec assez d'humour pour ne pas céder au sermon, et assez de tristesse pour que les monstres y paraissent souvent plus humains que les vivants.
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