Teruyoshi Ishii
Le nom de Teruyoshi Ishii appelle immédiatement une idée de débordement japonais, de fièvre visuelle, de mauvais goût porté au niveau d'une méthode, mais ce serait le réduire que de s'arrêter là. Son cinéma ne se contente pas d'être outrancier. Il comprend l'excès comme une manière de révéler les pulsions contradictoires d'une société, ses zones de refoulement, son goût de la vitesse et de la perversion comme spectacles publics. Chez lui, le Japon n'est pas un simple contexte national. C'est un laboratoire de formes hystériques où le corps devient le premier champ de bataille.
Ishii appartient pleinement à l'histoire du cinéma d'horreur et de l'exploitation, mais il y entre par une porte singulière : celle d'une énergie de mise en scène qui refuse le bon goût comme valeur de contrôle. L'image doit parfois heurter, parfois accélérer, parfois saturer. Cette stratégie n'est pas gratuite. Elle pousse le spectateur à reconnaître combien le cinéma de genre peut devenir un miroir déformant, mais très exact, des fantasmes sociaux et sexuels que la culture officielle préfère tenir à distance.
On a souvent voulu distinguer artificiellement le cinéma excessif et le cinéma sérieux. Ishii fait voler cette frontière en éclats. Il sait que la vulgarité peut avoir une vérité, que le grotesque peut porter une vision du monde, et qu'une scène de violence outrée peut en dire plus sur un régime d'images qu'un film impeccablement civilisé. Cela ne signifie pas que tout se vaille. Au contraire. Son meilleur travail se reconnaît à sa capacité à organiser le chaos. Sous la provocation, il y a une intelligence du rythme, une façon de distribuer l'agression visuelle pour qu'elle produise une véritable expérience de cinéma.
Le rapport au corps, chez lui, est central. Corps désiré, humilié, mutilé, transformé, exhibé : l'anatomie n'est jamais neutre. Elle devient un site où se lit le conflit entre pulsion, norme et spectacle. En cela, Ishii rejoint autant le body horror que la tradition plus large de l'avant garde pop japonaise. Mais il ne faut pas croire que ses films ne seraient qu'un inventaire de transgressions. Ils possèdent souvent une dimension satirique, parfois presque carnavalesque, où l'excès sert à démasquer la brutalité d'un ordre social prétendument lisse.
Cette veine est inséparable des Années 1980 et des Années 1990, périodes où le cinéma de marge japonais a produit certaines de ses œuvres les plus sauvages. Ishii y occupe une place à part, parce qu'il ne sépare jamais la nervosité formelle de la conscience historique du médium. Il sait d'où viennent ses images, des pulps, du pink eiga, du punk, de la culture underground, et il sait aussi qu'elles doivent être relancées, pas simplement recyclées. Son cinéma avance donc moins par citation que par combustion.
Ce feu intérieur explique pourquoi ses films continuent à impressionner au-delà de leur réputation scandaleuse. Ils ne sont pas seulement provocateurs. Ils ont du mouvement, de la composition, une vraie pensée du montage comme collision. Un bon plan de Teruyoshi Ishii ne cherche pas à flatter le regard. Il l'attaque, l'excite, le déroute. Et cette agression peut parfois produire une étrange lucidité. Le spectateur comprend que la violence représentée ne vient pas de nulle part. Elle condense un monde de consommation d'images, de hiérarchies sexuelles, d'obsessions technologiques et de frustrations collectives.
Il y a, au fond, quelque chose d'extrêmement honnête dans cette démarche. Ishii ne prétend pas purifier le genre. Il accepte sa saleté native, son commerce avec le sensationnel, sa proximité avec les instincts les moins avouables. Mais il transforme cette matière brute en vision. C'est ce qui le distingue des simples faiseurs de scandale. Le scandale, chez lui, n'est pas l'objectif final. C'est le seuil à franchir pour atteindre une forme de vérité convulsive.
Teruyoshi Ishii demeure ainsi l'un des noms qu'il faut convoquer quand on veut rappeler que l'horreur et l'exploitation ne sont jamais aussi fortes que lorsqu'elles cessent de demander pardon pour leur violence esthétique.
