Tamás Rolfesz
Dans la Hongrie contemporaine des courts fantastiques, où l'histoire pèse souvent plus lourd qu'un effet spécial, Tamás Rolfesz travaille à partir d'une inquiétude de territoire. Ses deux crédits au catalogue évoquent un cinéma de climat, attentif aux lieux qui semblent avoir conservé quelque chose des régimes, des familles et des violences passées. La peur n'y surgit pas de nulle part. Elle remonte.
La Hongrie possède une relation particulière avec le fantastique: une tradition littéraire dense, une mémoire politique dure, des paysages urbains et ruraux où l'abandon peut devenir immédiatement symbolique. Rolfesz semble appartenir à cette sensibilité centre-européenne qui ne sépare jamais tout à fait l'intime de l'historique. Un appartement, une cave, une route, une maison de campagne peuvent contenir plus qu'un décor. Ils deviennent des dépôts de temps.
Son cinéma se rapproche d'un folk horror sans forcément en exhiber tout l'appareil rituel. Le folk horror, lorsqu'il est bien compris, ne se limite pas aux villages païens et aux masques de paille. Il parle d'une communauté qui garde ses règles, d'un paysage qui impose sa mémoire, d'un individu qui arrive trop tard dans une histoire déjà fermée. Chez Rolfesz, cette logique peut prendre une forme plus sobre, plus sèche, presque administrative. Le rite peut être remplacé par une habitude. La malédiction par une loyauté.
La force de ce type de cinéma tient à son refus du pittoresque. Il ne suffit pas de filmer une vieille maison ou une forêt pour produire de la peur. Il faut que le lieu paraisse vouloir quelque chose. Rolfesz semble chercher cette intention diffuse. Le cadre devient un piège non parce qu'il contient un danger clairement identifié, mais parce qu'il donne l'impression que le personnage n'en comprend pas les lois. C'est une peur de la mauvaise lecture.
Dans les années 2020, beaucoup de cinéastes de genre européens reviennent aux petites formes pour interroger l'héritage: héritage familial, national, religieux, immobilier. Rolfesz s'inscrit dans cette veine, mais son intérêt tient à la précision du malaise. La menace n'est pas toujours spectaculaire. Elle se loge dans une phrase trop connue, un objet conservé, un silence collectif. Le passé ne revient pas sous forme de leçon. Il revient comme contrainte.
Cette approche donne aux formats courts une densité particulière. Un court de peur échoue souvent lorsqu'il se réduit à une blague noire ou à une chute. Rolfesz paraît plus attiré par l'état que par le simple retournement. Il veut installer une sensation de monde incomplet, faire comprendre qu'une scène contient plus d'histoire qu'elle n'en énonce. Le spectateur n'a pas toutes les clés, mais il sent la serrure.
Pour CaSTV, Tamás Rolfesz représente une entrée précieuse dans un cinéma de genre hongrois encore trop peu visible hors des circuits spécialisés. Il rappelle que l'horreur européenne n'est pas seulement britannique, française, italienne ou espagnole. Elle circule aussi dans ces cinématographies où la mémoire du XXe siècle continue d'empoisonner les espaces, parfois sans qu'un seul personnage ne prononce le mot politique.
Son oeuvre brève compte parce qu'elle fait confiance à la charge des lieux. Elle ne cherche pas à importer un modèle américain du suspense pour le plaquer sur un décor local. Elle part de ce que le territoire sait déjà. Chez Rolfesz, la peur ressemble à une archive mal rangée: on croit ouvrir un tiroir ordinaire, et c'est toute une maison qui commence à respirer autrement.
