Takeshi Koike
Avec Redline, Takeshi Koike a poussé l'animation japonaise vers une forme de vitesse hallucinée qui tient autant de la course automobile que du trip graphique. Le film n'est pas seulement spectaculaire ; il est excessif au bon sens du terme, c'est-à-dire qu'il refuse la modération visuelle et transforme chaque plan en pari de densité. Koike vient du Japon, et cela s'entend dans sa filiation avec l'animation la plus physique, la plus stylisée, la plus consciente du mouvement comme événement total. Son cinéma n'illustre pas l'action. Il la dessine comme une force qui déforme le monde.
Cette obsession du mouvement ne signifie pas que le récit lui est indifférent. Au contraire, Koike comprend très bien que la vitesse n'intéresse vraiment que lorsqu'elle rencontre des silhouettes, des rivalités, des trajectoires affectives ou criminelles suffisamment nettes. On le voit aussi dans sa reprise de l'univers Lupin the IIIrd: Jigen's Gravestone. À l'intérieur d'une franchise très connue, il durcit les lignes, affine les corps, charge l'espace d'une tension presque fétichiste. Le geste est clair : rendre à l'animation de genre une matérialité coupante.
Koike travaille à l'endroit où l'animation rejoint le graphisme, la bande dessinée, le cinéma d'action et parfois même une forme de rock visuel. Cette hybridation est au coeur de son style. Les couleurs, les contrastes, les silhouettes, la nervosité du trait, tout concourt à faire de l'image un champ de pression. Là où tant d'animations contemporaines lissent les surfaces pour gagner en fluidité industrielle, Koike choisit la friction. Son monde est fait de carrosseries, de cuir, de métal, de sueur, de fumée, de vitesse qui racle.
Il faut aussi dire que Redline reste un manifeste pour une certaine idée de la démesure dessinée. Le film semble parfois vouloir dépasser la simple performance pour atteindre un état d'incandescence permanente. Cette ambition pourrait devenir vaine si elle n'était pas tenue par une vraie intelligence de la lisibilité. Or Koike sait exactement comment guider l'oeil à travers le chaos. Il ne noie pas le spectateur. Il l'entraîne. C'est une différence capitale, et l'une des raisons pour lesquelles son travail demeure si excitant.
Dans le contexte du Japon et des années 2000 puis années 2010, Koike représente une fidélité rare à une animation adulte, sensuelle, nerveuse, qui n'a pas peur du style affirmé. Il ne cherche ni la neutralité internationale ni la respectabilité sage. Il préfère l'impact. Mais cet impact n'est jamais vide. Il repose sur une pensée très précise du corps en mouvement, du découpage, de la manière dont une image frappante doit aussi rester lisible, désirable, mémorable.
Takeshi Koike mérite ainsi d'être vu comme l'un des grands stylistes contemporains de l'animation de genre. Son oeuvre rappelle qu'une image dessinée peut avoir du poids, de la vitesse, presque une violence tactile. À une époque où le spectaculaire est souvent confondu avec la saturation sans forme, il offre une leçon d'intensité construite. Chez lui, tout va vite, mais rien n'est laissé au hasard. Cette maîtrise de l'excès fait de ses films des expériences rares, où le plaisir du regard rejoint une véritable pensée du mouvement.
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