Stéphane Aubier
Le petit monde bricolé de Panique au village annonce tout de suite la singularité de Stéphane Aubier: un univers où des figurines, des animaux, des objets et des adultes régressifs s'agitent avec une logique d'enfance qui produit autant de poésie que de chaos. Avec Vincent Patar, Aubier a construit l'une des œuvres d'animation les plus immédiatement reconnaissables venues de Belgique depuis les années 2000. Ce qui pourrait n'être qu'un gadget visuel devient chez lui un principe de monde.
L'idée de base est simple et géniale: prendre des jouets, assumer leur matérialité, puis leur insuffler une vitesse mentale qui déborde complètement leur immobilité native. Cette tension entre l'objet rigide et l'élan du récit donne à Panique au village et aux œuvres voisines une énergie comique incomparable. Tout semble prêt à casser, à déraper, à s'écrouler. L'animation n'y cherche pas la fluidité parfaite. Elle exploite au contraire le heurt, l'accélération et l'incongruité.
Ce qui rend Aubier si précieux, c'est que cette drôlerie ne flotte jamais dans le vide. Son cinéma possède une véritable intelligence du désordre. Les personnages poursuivent des buts absurdes, ratent tout, recommencent, et pourtant une forme de lien persiste. Sous la farce, il y a un sens aigu de la communauté bancale, du quotidien envahi par la catastrophe miniature, de l'affection exprimée à travers la dispute ou la panique. C'est peut être là que ses films deviennent plus touchants qu'ils n'en ont l'air.
L'animation d'Aubier s'inscrit volontiers du côté de la animation et de la comédie, mais elle flirte aussi avec un imaginaire de fantasy domestique. Les objets y ont une vie sociale, les animaux parlent comme des humains débordés, les paysages ressemblent à des terrains de jeu soudain traversés par une logique épique. Ce mélange d'échelle est essentiel. Le trivial et l'aventureux ne s'opposent jamais. Commander des briques, perdre un cheval, partir au pôle ou accueillir un visiteur absurde relèvent du même régime d'intensité.
Il faut également saluer la dimension artisanale de son travail. À l'heure où une grande partie de l'animation cherche la finition impeccable et le rendu standardisé, Aubier revendique la singularité de la fabrication. Les textures visibles, le caractère concret des figurines, l'inventivité des décors rappellent que l'animation peut encore être un art de la surprise matérielle. On n'est pas dans la nostalgie d'un passé analogique. On est dans la démonstration que la pauvreté apparente des moyens peut devenir richesse de style.
Le succès de Ernest et Célestine, codirigé avec d'autres cinéastes, a montré un autre versant possible: plus doux, plus aquarellé, plus accessible. Mais même là, Aubier conserve quelque chose de précieux, une confiance dans l'expressivité simple, dans la relation entre les corps dessinés et l'espace affectif. Son travail ne se résume donc pas à la pure excentricité de Panique au village. Il témoigne plus largement d'une foi dans l'animation comme art de la relation et du mouvement impossible.
Stéphane Aubier compte parce qu'il rappelle que l'animation européenne peut être insolente, artisanale, populaire et profondément singulière à la fois. Ses films ne demandent pas qu'on les admire de loin comme des prouesses techniques. Ils veulent d'abord qu'on entre dans leur logique folle, leur temporalité de catastrophe joyeuse, leur tendresse dysfonctionnelle. Une fois à l'intérieur, on comprend qu'il y a là bien plus qu'une fantaisie pour enfants: une véritable vision du monde, où le chaos reste la forme la plus sincère du vivre ensemble.
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