Simon Madore
Avec Pas de fantôme à la morgue, Simon Madore annonce tout de suite la couleur: au Québec, le macabre peut être joué au premier degré sans renoncer à l'humour, et la comédie peut devenir une manière très sérieuse de fréquenter la mort. Ce n'est pas un équilibre facile. Beaucoup de films oscillent entre la blague appuyée et la pose morbide. Madore, lui, s'intéresse à la texture particulière du mauvais goût bien assumé, à ce moment où le cinéma de genre accepte son artisanat, son énergie de bande, son plaisir de fabrication.
Il faut le situer dans une lignée franchement canadienne et plus précisément québécoise, où l'horreur ne vient pas seulement d'une mythologie importée mais d'un rapport local à la marge, au bricolage, au sous-sol, au cabanon, au défraîchi. Chez Simon Madore, les décors ne cherchent pas à effacer leur matérialité. Au contraire, ils exhibent souvent leur proximité avec le quotidien. Cette modestie des moyens n'est pas une limitation honteuse. Elle devient une esthétique. Elle rappelle que le genre peut surgir d'espaces ordinaires pourvu qu'un regard sache y injecter le bon degré de décalage.
Ce qui distingue surtout Madore, c'est son goût du rythme collectif. On sent dans ses films une confiance dans le jeu d'ensemble, dans l'occupation du cadre par plusieurs corps, plusieurs voix, plusieurs impulsions comiques ou sinistres à la fois. Là où tant de productions indépendantes se réfugient dans l'ironie distante, lui préfère l'élan. Il avance en cinéaste qui croit encore à l'efficacité d'une situation bien posée, d'un accessoire grotesque, d'un effet gore qui fait autant rire qu'il inquiète. Cette franchise du dispositif a quelque chose de salubre.
Il serait pourtant injuste de le réduire à un simple faiseur de déviations ludiques. Simon Madore comprend que le cinéma d'horreur, même le plus modeste, parle toujours d'un ordre du monde qui se dérègle. Chez lui, ce dérèglement passe souvent par des lieux de transition, des métiers de l'ombre, des espaces où l'on manipule ce que la société préfère ne pas regarder en face. La morgue, évidemment, en constitue une figure parfaite: lieu technique, lieu tabou, lieu où le corps cesse d'appartenir au domaine des convenances. Madore sait exploiter cette charge symbolique sans la surligner.
Dans l'économie du cinéma de genre des années 2010, il représente bien une tendance stimulante: celle d'une production qui n'attend pas la validation des grands circuits pour inventer sa propre échelle. Il ne cherche pas à singer les industries plus riches. Il travaille au contraire la nervosité du format court ou moyen, la vitalité des effets pratiques, la vitesse d'exécution comme énergie esthétique. Cette approche donne à ses films une présence immédiate. On y sent moins le poids d'un plan de carrière que le plaisir concret de mettre une idée en circulation.
Le Québec a souvent produit un cinéma traversé par la parole, par le malaise social, par des formes de retenue ou de désenchantement. Simon Madore se place légèrement ailleurs. Il garde quelque chose de cette culture, bien sûr, mais il la détourne vers une expressivité plus carnavalesque. Ses personnages peuvent être absurdes, excités, inquiétants, jamais purement conceptuels. Ils appartiennent à un monde où l'on touche, où l'on salit, où l'on trafique. Ce contact presque tactile avec les choses donne à son travail une dimension très physique.
Cette physicalité compte beaucoup pour CaSTV, parce qu'elle rappelle une vérité élémentaire du cinéma d'horreur: la peur n'est pas seulement une idée, c'est une matière. Chez Simon Madore, le grotesque est une façon de remettre cette matière au centre. La chair, le décor, l'objet, la couleur, le faux sang, la lumière douteuse, tout cela n'est pas secondaire. Tout cela constitue le langage même du film. En ce sens, son cinéma a quelque chose de profondément démocratique. Il ne demande pas qu'on admire sa noblesse. Il demande qu'on accepte de jouer le jeu.
Et c'est précisément ce jeu qui fait sa valeur. Dans un paysage où l'indépendance rime parfois avec austérité programmatique, Simon Madore défend une autre possibilité: un cinéma franc, débrouillard, volontiers irrévérencieux, qui connaît l'histoire du genre sans s'agenouiller devant elle. Ses films ne promettent pas la transcendance. Ils offrent mieux: une vitalité. Celle d'un cinéaste qui sait qu'entre la morgue et le rire, entre la bidouille et l'effroi, il existe tout un territoire où l'horreur redevient une affaire de plaisir partagé.
