Brandon Hicks
Dans le Canada du microbudget numérique, Brandon Hicks appartient à une zone très particulière : celle des films de genre tournés comme si l'urgence matérielle faisait déjà partie de la mise en scène. Chez lui, l'économie de moyens n'appelle ni excuses ni folklore de fabrication. Elle devient une pression sur l'image, sur le décor, sur la manière dont un corps entre dans un cadre et comprend trop tard qu'il n'y est pas en sécurité. C'est une position qui l'inscrit naturellement dans une certaine idée du cinéma indépendant de Canada et dans le prolongement des années 2010, quand l'horreur artisanale a cessé d'imiter les grosses machines pour faire de sa petitesse même une force d'attaque.
Le plus intéressant, chez Hicks, n'est pas de mesurer ce qui lui manque au regard d'un standard industriel. C'est exactement le mauvais test. Il faut plutôt regarder ce qu'un cinéaste peut gagner lorsqu'il travaille à échelle réduite : une proximité physique avec ses personnages, une brutalité sèche dans l'enchaînement des situations, une manière de traiter les intérieurs comme des pièges déjà refermés. Beaucoup de productions minuscules se contentent d'être des cartes de visite. Hicks, lui, donne le sentiment de chercher autre chose : non pas une démonstration de compétence abstraite, mais un petit système de malaise, très local, très concret, où la menace n'a pas besoin d'être surdécorée pour mordre.
Cette méthode le rapproche d'une tradition plus large du cinéma d'horreur nord-américain qui sait que la peur commence souvent avant le monstre, avant même l'explication. Elle commence dans la texture d'un lieu, dans le retard d'une information, dans la sensation qu'un personnage a déjà raté le seul moment où il aurait pu quitter la scène. Le bon cinéma de genre indépendant n'est pas d'abord un cinéma de révélations. C'est un cinéma de seuils. On ouvre une porte, on descend un couloir, on accepte un pacte logistique minuscule, et le monde se dérègle à partir de là. Hicks travaille volontiers dans cette logique-là. Ses films et ses objets courts, tels qu'on les rassemble dans un catalogue de plateforme ou de festival, laissent voir une préférence pour la progression toxique plutôt que pour le grand effet.
Il y a aussi, chez lui, quelque chose de typiquement canadien au bon sens du terme, c'est-à-dire sans l'image polie du paysage national vendable à l'export. Le Canada de Hicks n'est pas une brochure. C'est un territoire de périphéries, d'intérieurs modestes, de scènes qui semblent se passer à un pas des circuits centraux. Cela compte. Une partie du fantastique contemporain naît précisément dans ces angles morts de la carte, là où le quotidien n'a pas été assez spectacularisé pour neutraliser sa part de menace. Vu depuis Canada, le genre n'a pas toujours besoin d'un gothique monumental. Il peut se nourrir d'un sous-sol, d'une route, d'un salon trop calme, d'une lumière qui fait ressortir la fatigue plus vite que la beauté.
Cette modestie d'échelle n'empêche pas une vraie ambition formelle. Elle l'oblige au contraire à choisir. Quand on n'a pas les ressources pour tout couvrir, chaque décision pèse davantage : que montrer, quoi différer, quel visage garder un peu trop longtemps, à quel moment couper plutôt qu'insister. Chez Hicks, ce rapport à la coupe est important. Le cinéma d'horreur indépendant s'abîme souvent dans l'excès de démonstration, comme s'il fallait surcompenser le budget par l'agitation. Lui paraît plus convaincant lorsqu'il retient, lorsqu'il laisse l'image respirer juste assez pour que l'inconfort monte. C'est là qu'il devient intéressant, dans cette capacité à ne pas épuiser trop vite son propre dispositif.
Il faut également voir son travail comme un symptôme d'écosystème. Les cinéastes de ce type ne se développent pas dans le vide. Ils existent parce qu'il y a des publics de cinéma indépendant à former, des scènes locales à maintenir, des festivals capables d'accueillir des objets imparfaits mais vivants. Que l'on pense aux circulations entre plateformes spécialisées, micro-distributeurs et rendez-vous de festival consacrés au genre : tout cela fabrique des carrières qui ne ressemblent pas au vieux modèle d'auteur consacré par trois institutions centrales. Hicks relève de cette économie plus diffuse, plus fragile, mais souvent plus libre.
C'est pourquoi sa place dans une base comme CaSTV est logique. Pas parce qu'il serait un grand nom canonique à la Murnau ou à la Teshigahara, évidemment, mais parce qu'il représente une vérité essentielle du fantastique contemporain : le genre continue de vivre grâce à des cinéastes qui travaillent loin des hiérarchies confortables, avec des films parfois rêches, parfois inégaux, mais portés par une vraie compréhension de l'effet. Brandon Hicks compte moins comme monument que comme indicateur sensible. Il rappelle qu'une part de l'horreur actuelle se fabrique encore à main nue, dans les marges, et que ces marges restent l'un des endroits où le cinéma peut se montrer le plus nerveux.
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