https://cabaneasang.tv/fr/director/shinichiro-watanabe/
Shinichiro Watanabe - director portrait

Shinichiro Watanabe

On ne présente pas Shinichiro Watanabe en généralité abstraite quand Cowboy Bebop existe. Il faut partir de là : d'une série qui a fait entrer le jazz, la fatigue existentielle et la science-fiction mélancolique dans la même phrase visuelle sans jamais donner l'impression de forcer la synthèse. Watanabe est un styliste rare parce qu'il ne confond pas style et décoration. Chez lui, la citation musicale, l'allure cool, le goût des genres ne servent jamais à flatter le spectateur. Ils servent à produire une forme de gravité latérale, une tristesse mobile qui circule à travers des récits d'action.

Le trait le plus frappant de son cinéma est sans doute cette capacité à faire cohabiter le mouvement et la retombée. Les scènes d'affrontement, de poursuite ou de danse martiale ont chez lui une précision rythmique remarquable, mais elles laissent toujours derrière elles un reste, une mélancolie, parfois même un silence presque embarrassé. C'est ce qui sépare Watanabe d'une grande partie de l'animation spectaculaire contemporaine. Il sait que la virtuosité n'est pleinement belle qu'à condition d'être blessée par le temps. Ses personnages agissent avec panache, puis vivent avec les ruines de ce panache.

Cette sensibilité traverse aussi bien Samurai Champloo que ses œuvres plus ouvertement futuristes. Watanabe aime les croisements impossibles, mais il les traite avec une aisance telle qu'ils cessent d'avoir l'air de prouesses conceptuelles. Le Japon féodal et le hip-hop, l'espace intersidéral et le blues, la dystopie technologique et la romance suspendue : tout cela cohabite chez lui comme si les formes culturelles n'avaient jamais cessé de se parler. Cette circulation fait de son œuvre un point majeur de l'animation japonaise des années 1990, des années 2000 et au-delà. Elle l'inscrit naturellement dans l'histoire du Japon, mais d'un Japon toujours déjà branché sur d'autres mémoires sonores et visuelles.

On a beaucoup insisté, à juste titre, sur son rapport à la musique. Il faut ajouter que cette musicalité est d'abord une question de montage mental. Watanabe sait où poser une coupe, combien de temps laisser un plan respirer, quand interrompre une montée émotionnelle pour l'empêcher de devenir rhétorique. Son art n'est pas seulement dans le choix des morceaux ou dans l'association des motifs. Il est dans la gestion des écarts, des syncopes, des contretemps. C'est un cinéaste du swing au sens plein : celui qui comprend que le rythme vivant naît d'un léger retard ou d'une torsion imperceptible de l'attendu.

Même lorsqu'il touche à des registres plus sombres, voire à l'horreur périphérique, il le fait sans changer de méthode fondamentale. L'inquiétude chez Watanabe n'est pas une spécialité isolée. Elle prolonge sa vision du monde. Ses futurs sont beaux parce qu'ils sont déjà usés. Ses héros sont séduisants parce qu'ils sont déjà en train de disparaître. Ses éclats comiques fonctionnent parce qu'ils côtoient sans cesse la perte. À ce titre, ses œuvres résonnent fortement avec certains motifs du fantastique moderne : identité instable, mémoire trouée, technique envahissante, solitude saturée d'images.

Ce qui demeure admirable, c'est son refus de l'épaisseur forcée. Beaucoup de cinéastes réputés sophistiqués veulent être reconnus comme tels à chaque instant. Watanabe, lui, pratique une élégance qui ne réclame pas d'applaudissement immédiat. Il préfère le décalage au soulignement, la circulation des affects au prestige thématique. Cette retenue explique pourquoi ses films et séries vieillissent si bien. Ils ne cherchent pas à coïncider avec l'air du temps. Ils le laissent passer à travers eux, puis le transforment en quelque chose de plus durable.

Dans un catalogue consacré aux formes de l'étrange, du sombre et de l'intensité visuelle, Shinichiro Watanabe apparaît donc comme une figure décisive. Non parce qu'il appartiendrait strictement à l'horreur, mais parce qu'il a compris mieux que beaucoup que les genres valent par leurs porosités. Le western, le polar, la science-fiction, la comédie, la rêverie métaphysique et l'effroi technologique se répondent chez lui sans s'annuler. Son œuvre avance avec la légèreté d'un morceau improvisé et la netteté d'une composition très pensée. C'est ce mélange, rare et presque impossible, qui fait de Watanabe l'un des grands chorégraphes mélancoliques de l'image moderne.

Suggérer une modification