Robert Hamer
Avec Kind Hearts and Coronets, Robert Hamer transforme l'aristocratie anglaise en dispositif de meurtre élégant, comédie noire d'une cruauté si polie qu'elle en devient presque obscène. Peu d'ouvertures pourraient mieux définir son territoire. Hamer appartient au Royaume-Uni, mais à un Royaume-Uni observé comme une machine de classe, de bonne tenue et de perversion souriante. Son cinéma sait que la distinction sociale, lorsqu'elle se met à parler doucement, peut devenir la forme la plus raffinée de la violence.
On l'associe souvent à Ealing, et c'est juste, à condition de ne pas réduire cette appartenance à une idée de gentillesse patrimoniale. Hamer occupe dans cette tradition une place plus acide. Il aime les formes du classicisme britannique, la précision des dialogues, l'économie du récit, l'art de la composition. Mais il y introduit une noirceur morale qui détraque le confort attendu. Kind Hearts and Coronets n'est pas seulement une comédie brillante. C'est un film où le meurtre apparaît comme la conséquence presque logique d'un ordre social entièrement fondé sur l'exclusion.
Dans It Always Rains on Sunday ou The Spider and the Fly, Hamer révèle un autre versant de son talent : un goût pour les vies prises dans des contraintes affectives et sociales étouffantes. Il sait filmer les intérieurs, les rues, les visages fatigués, les désirs contrariés. Cette attention au quotidien lui évite de transformer la cruauté en simple exercice de style. Même lorsqu'il travaille la satire, on sent la pression concrète des milieux et des attentes.
Ce mélange de précision formelle et de désillusion morale fait de lui une figure importante du black comedy britannique. Il comprend que le rire devient vraiment dangereux lorsqu'il touche à la structure même d'une société. Chez Hamer, l'humour n'adoucit rien. Il aiguise. Il montre comment les institutions de classe, de famille et de réputation organisent l'égoïsme avec une parfaite élégance. Le spectateur rit, puis découvre qu'il rit depuis l'intérieur d'un système profondément cruel.
Dans les Années 1940 et les Années 1950, alors que le cinéma britannique cherche à négocier entre héritage théâtral, reconstruction sociale et identité nationale, Hamer impose une note beaucoup moins consensuelle qu'il n'y paraît. Son Angleterre n'est pas un espace de cohésion tranquille. C'est un théâtre d'inégalités, de frustrations et de stratégies de survie. Même lorsque la mise en scène reste d'une limpidité classique, le regard, lui, demeure corrosif.
Il faut aussi parler de la tristesse qui affleure sous sa virtuosité. Hamer n'est pas seulement un ironiste supérieur. Il semble souvent fasciné par des personnages qui ne trouvent leur forme que dans le mensonge, le compromis ou l'élimination d'autrui. Cette vision n'a rien d'abstrait. Elle pèse sur les gestes, sur le tempo des scènes, sur la manière dont un salon ou une rue peuvent devenir le décor d'une fatalité sociale très ordinaire. C'est là que son classicisme prend une vraie profondeur.
Sa trajectoire interrompue et les difficultés personnelles qui ont marqué sa vie ont contribué à faire de lui une figure parfois commentée sous le signe du manque. Mais il ne faut pas voir en Hamer seulement une promesse blessée. Il faut voir un cinéaste qui a donné au cinéma britannique certaines de ses formes les plus aiguës de cruauté civilisée. Sa lucidité sur les classes, sur la respectabilité et sur la comédie des bonnes manières reste d'une vigueur intacte.
Robert Hamer demeure ainsi un moraliste noir à l'anglaise, plus tranchant que beaucoup de ses contemporains. Il savait que le raffinement n'est jamais très loin du carnage lorsqu'une société se pense comme une hiérarchie naturelle. Cette connaissance, il l'a inscrite dans des films qui sourient avec des dents parfaitement aiguisées.
