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Rick Alverson - director portrait

Rick Alverson

Avec The Comedy, Rick Alverson a trouvé l'une des formes les plus glacées et les plus justes pour filmer l'Amérique masculine contemporaine comme système d'impunité affective. Le titre lui-même est une provocation et un diagnostic. Ce qui s'y joue n'a presque rien de drôle, sinon au sens le plus corrosif du terme : la parole comme arme d'usure, l'ironie comme mode de domination, le privilège comme anesthésie morale. Alverson filme des hommes qui ont tellement pris l'habitude de ne pas répondre de leurs actes qu'ils confondent le monde avec une surface de performance.

Son cinéma travaille dans une zone de malaise très spécifique, quelque part entre l'anti-comédie, le drame existentiel et la satire sociale. Il ne cherche pas la sympathie, encore moins la consolation. Cette absence de séduction facile le rend immédiatement reconnaissable. Les personnages chez Alverson ne sont pas "complexes" au sens de l'industrie des séries, ils sont compromis. Ils occupent l'espace avec une arrogance molle, une fatigue toxique, une incapacité presque méthodique à rencontrer l'autre autrement que comme instrument, témoin ou victime collatérale.

Dans Entertainment comme dans The Mountain, Alverson radicalise encore cette logique. Le spectacle, la scène, la route, les institutions médicales ou pseudo-scientifiques deviennent les cadres d'une déréalisation très américaine. Le pays y apparaît comme une gigantesque machinerie de solitude administrée. Ce n'est pas un hasard si tant de ses films semblent habités par des couloirs, des salles impersonnelles, des espaces de transit. Le décor n'est jamais neutre. Il prolonge l'assèchement intérieur des personnages.

On pourrait croire ce cinéma purement misanthrope. Ce serait trop simple. Alverson ne déteste pas ses personnages, il refuse de les absoudre. La différence est capitale. Il regarde en face la manière dont une culture de la performance, du sarcasme et du désengagement produit des êtres diminués, incapables de relation véritable. Cette lucidité donne à son travail une portée qui dépasse largement le portrait de quelques figures abjectes. Il touche à quelque chose de profond dans les États-Unis des Années 2010 : la ruine spirituelle d'un milieu persuadé d'avoir encore le monopole du style.

Sa mise en scène est décisive dans cet effet. Plans tenus, jeu décalé, rythme volontairement contrarié, tout concourt à empêcher le spectateur de consommer la provocation comme simple chic transgressif. Alverson piège le rire. Il le rend suspect. On rit parfois, mais on comprend immédiatement que ce rire nous place dans un espace moral inconfortable. C'est l'une des réussites les plus nettes de son cinéma. Là où tant de satires contemporaines flattent le spectateur en lui donnant le beau rôle critique, lui complique la position de celui qui regarde.

Il faut également souligner la dimension historique diffuse de son travail. Sans faire du cinéma à thèse, Alverson filme les ruines d'un certain sujet américain, blanc, masculin, cultivé ou persuadé de l'être, qui continue d'occuper la scène alors même que sa légitimité est épuisée. Les films enregistrent ce retard, cette persistance pathétique d'une centralité morte. Ils ne l'analysent pas en surplomb, ils l'incarnent. C'est plus brutal, et plus juste.

Rick Alverson demeure ainsi l'un des cinéastes les plus inconfortables de son paysage national, ce qui est aussi une façon de dire l'un des plus nécessaires. Son œuvre ne promet ni guérison ni réconciliation. Elle met le doigt sur des formes de décomposition morale que beaucoup préfèrent esthétiser ou moraliser à distance. Lui choisit la frontalité froide, la durée embarrassante, l'humour comme poison lent. Ce choix donne à ses films une force de corrosion rare, et une persistance qui dépasse de loin le simple scandale d'époque.

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