Quentin Tarantino
Tout commence vraiment avec la conversation de Reservoir Dogs autour d'un pourboire et se termine, quelques minutes plus tard, dans un entrepôt où la confiance a déjà pourri. Quentin Tarantino a surgi là, dans cet écart entre trivialité bavarde et violence sèche, comme un cinéaste qui savait à la fois aimer les formes populaires et les électriser par une nouvelle cadence verbale. Son importance ne tient pas seulement à l'accumulation des références. Elle tient à un sens du tempo, de la fragmentation et de la mythologie pop qui a redéfini une part du cinéma américain contemporain.
On a trop souvent réduit Tarantino à sa cinéphilie visible. Bien sûr, elle est partout. Kung fu, exploitation, polar, western, film de guerre, giallo, blaxploitation, séries B américaines, cinéma asiatique, tout alimente son imaginaire. Mais ce matériau ne reste pas citation. Il passe dans une langue de cinéma immédiatement reconnaissable, où la parole fabrique la tension, où le découpage reconfigure le temps, où l'explosion de violence vaut moins comme scandale que comme ponctuation fatale. Tarantino n'est pas un archiviste excitant. Il est un metteur en circulation.
Dans les États-Unis des Années 1990 et des Années 2000, il occupe une place décisive parce qu'il a rendu à l'idée même d'auteur populaire une vigueur nouvelle. Pulp Fiction a agi comme un sismographe culturel, révélant qu'un film pouvait être à la fois bavard, éclaté, drôle, brutal et immédiatement canonique. Mais cette réussite ne se résume pas à une cool attitude. Tarantino sait organiser les affects du spectateur avec une précision clinique. Il fait durer l'attente jusqu'à l'insoutenable, puis il tranche.
Son lien avec le Thriller et le cinéma de violence stylisée est évident, mais ce qui le distingue est sa compréhension du récit comme espace de réécriture des hiérarchies symboliques. Inglourious Basterds et Django Unchained montrent bien cette opération : l'Histoire y devient un terrain de vengeance imaginaire, de correction fantasmatique, de redistribution spectaculaire de la puissance. On peut discuter politiquement cette méthode, et il faut le faire. Mais il serait absurde de nier la force formelle avec laquelle Tarantino l'assume.
Ce rapport à la parole est fondamental. Peu de cinéastes contemporains ont aussi bien compris qu'une scène peut devenir pure tension par le dialogue seul, pour peu que chaque réplique soit une avance masquée, un test, un piège. La violence tarantinienne ne dépend pas seulement du sang ou des armes. Elle naît d'abord dans l'échange, dans la domination rhétorique, dans la manière dont un personnage occupe l'espace sonore avant d'en occuper brutalement l'espace physique. Cette théâtralité donne à ses films une intensité singulière.
Il faut aussi noter que Tarantino travaille la surface avec une franchise rare. Musiques, couleurs, costumes, voitures, enseignes, typographies mentales de la culture de masse, tout cela compose un monde de signes surchargé mais extraordinairement lisible. Le style n'y vient jamais comme supplément. Il est la loi du film. On entre chez Tarantino dans un univers déjà monté par la mémoire cinéphile, mais suffisamment tendu pour produire encore du danger réel.
Cette force explique aussi les résistances qu'il suscite. Tarantino aime la performance de maîtrise, le brillant, le plaisir de contrôle, la jubilation du récit qui sait qu'il captive. Cette conscience de soi peut agacer. Elle peut paraître autoritaire ou complaisante. Pourtant, lorsqu'elle rencontre une matière à sa mesure, elle donne des films d'une énergie quasiment irrésistible. Il sait capter le plaisir de raconter comme puissance primitive du cinéma.
Pour CaSTV, Tarantino compte aussi parce qu'il occupe un carrefour crucial entre exploitation, cinéma d'auteur et culture du choc. Son œuvre rappelle qu'une part décisive du genre vit dans la circulation des formes, dans leur contamination mutuelle, dans le fait qu'un western peut parler par le kung fu, qu'un film de guerre peut se rêver comme conte sadique, qu'un polar peut devenir opéra du verbe. Cette liberté a profondément marqué les imaginaires des trois dernières décennies.
Quentin Tarantino demeure ainsi un cinéaste de la phrase qui coupe, de la référence qui recommence à saigner, de la violence transformée en syntaxe. Son cinéma est parfois poseur, souvent brillant, toujours extraordinairement sûr de son effet. Mais quand il touche au plus juste, il rappelle quelque chose de simple et d'assez rare : les images populaires ont une mémoire longue, et un artiste assez habile peut encore les réveiller jusqu'à leur rendre un pouvoir neuf, insolent et dangereux.
