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Preston Sturges - director portrait

Preston Sturges

Avec The Lady Eve, comédie de séduction, d'arnaque et de vertige verbal où Barbara Stanwyck semble réécrire la gravité terrestre à chaque entrée dans le cadre, Preston Sturges impose une évidence qui traverse tout Hollywood classique: la vitesse peut être une forme de pensée. Son cinéma parle vite, bouge vite, coupe vite, mais cette vivacité n'a rien d'un simple tour de force. Elle exprime une vision du monde où la société américaine se révèle par ses impostures, ses ambitions, ses vulgarités et ses éclairs de grâce. Dans les États-Unis des Années 1940, Sturges reste un cas presque sans équivalent.

Avant de devenir réalisateur, Sturges fut scénariste, et cela s'entend. Ses films sont propulsés par le langage, par la réplique qui déplace instantanément le rapport de force, par la phrase qui contient déjà une scène entière. Mais il serait injuste de réduire son génie à l'écriture. La mise en scène suit la cadence de cette langue avec une précision redoutable. Entrées et sorties, circulation dans l'espace, densité des seconds rôles, syncopes du montage: tout concourt à faire du chaos social un spectacle parfaitement réglé.

The Great McGinty annonçait déjà cette entreprise. La politique y est filmée comme un carnaval de corruption ordinaire, de combines et de promotions grotesques, sans que le film perde jamais son allant comique. Sturges comprend très tôt que la satire n'a pas besoin de se raidir pour être cruelle. Il suffit d'observer assez vite les automatismes d'un système et de laisser les personnages s'y débattre avec enthousiasme.

Sullivan's Travels reste peut-être le film où sa pensée du cinéma apparaît le plus frontalement. Un réalisateur de comédies voudrait faire un grand film social, puis découvre la pauvreté comme expérience concrète. Le film est souvent commenté pour sa réflexion sur le rire, et à juste titre. Mais sa force tient aussi à sa lucidité sur les hiérarchies culturelles. Sturges sait qu'Hollywood rêve périodiquement de sa propre gravité morale. Il sait aussi que le divertissement, quand il est juste, peut toucher quelque chose de plus profond que bien des œuvres solennelles.

The Lady Eve et The Palm Beach Story montrent quant à eux son art incomparable de la guerre des sexes et des classes. L'argent, le désir, la performance sociale, l'accent, les manières, tout y devient matière à renversement. Sturges adore les imposteurs, mais il ne les traite jamais comme des anomalies. L'imposture est l'état naturel d'une société obsédée par la mobilité. C'est pourquoi ses films paraissent si modernes: ils comprennent que l'identité américaine est aussi un exercice de présentation de soi.

Ce qui les rend plus précieux encore, c'est leur foi dans les acteurs de composition. Peu de cinéastes ont su utiliser avec autant d'allégresse les visages secondaires, les silhouettes pressées, les voix nasales, les colères absurdes. Chez Sturges, le monde existe par débordement. Une scène ne se limite jamais à sa fonction narrative principale. Elle est contaminée par l'énergie périphérique des figures qui la traversent. Cette profusion donne à ses films un grain social et comique incomparable.

Sa carrière de réalisateur fut relativement brève, et les années suivantes moins heureuses. Cela n'empêche pas l'œuvre de tenir comme un bloc étincelant au cœur du Hollywood classique. Sturges a inventé un rythme moral, une manière de faire sentir l'insolence d'une société sans se priver du plaisir qu'elle produit. La critique l'a parfois opposé aux grands humanistes du classicisme. L'opposition est trop simple. Sturges a son humanisme propre, plus nerveux, plus sceptique, mais bien réel.

Il n'est pas surprenant que ses films continuent de rayonner dans les Festivals de patrimoine, les cinémathèques et les cinéphilies modernes. Preston Sturges rappelle que la comédie américaine peut être un art total de la circulation, de l'attaque et de l'intelligence incarnée. Il filme un monde d'arnaques et d'appétits, mais il y trouve encore de la grâce. Très peu de cinéastes vont aussi vite sans rien sacrifier à la netteté. Très peu font entendre, derrière le vacarme du rire, une musique aussi précise de la vie sociale.

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