Pierce Berolzheimer
Avec Crabs!, Pierce Berolzheimer choisit une voie que le cinéma d'horreur américain a toujours gardée en réserve: le monstre absurde, l'attaque impossible, la série B qui sait exactement à quel point elle doit être sérieuse pour que la blague morde. Le film de crustacés mutants n'a pas besoin de demander son pedigree. Il arrive par la plage, par le gag, par le corps écrasé, par cette vieille joie du genre qui consiste à transformer une idée stupide en machine de cinéma.
Berolzheimer s'inscrit dans une tradition où l'horreur ne se sépare jamais complètement de la comédie. Le rire n'y désamorce pas la peur; il la rend plus collective, plus bruyante, parfois plus cruelle. Depuis les créatures des drive-in jusqu'aux excès vidéo des années 1980, le cinéma américain a compris qu'un monstre ridicule peut devenir mémorable s'il est filmé avec assez d'énergie. Le ridicule n'est pas l'ennemi du genre. Il est l'un de ses carburants.
Ce qui intéresse chez Berolzheimer, c'est cette fidélité à la jubilation matérielle. Crabs! promet un cinéma de pinces, de cris, de viscosité, de personnages qui courent trop tard. Il assume la logique du film à concept: prendre une menace minuscule, l'agrandir jusqu'au délire, puis regarder la communauté humaine perdre toute dignité. Cette mécanique a quelque chose de profondément démocratique. Tout le monde comprend le danger, tout le monde comprend la farce, et le plaisir naît de la précision avec laquelle le film orchestre sa propre outrance.
Dans le cinéma américain, cette veine a souvent servi de contrepoint aux horreurs plus nobles. Pendant que certains films auscultent le trauma, la famille ou la politique, d'autres rappellent que le genre est aussi une foire. Berolzheimer appartient à cette seconde ligne, mais il serait paresseux de la mépriser. La foire possède ses règles: rythme, lisibilité du gag, invention des morts, gestion du budget, sens du crescendo. Un mauvais film de monstre s'épuise vite. Un bon sait relancer son idée avant qu'elle ne devienne seulement une affiche.
On peut lire Pierce Berolzheimer comme un héritier contemporain du cinéma d'exploitation, mais sans nostalgie poussiéreuse. Dans les années 2020, ce type de projet doit composer avec un public qui connaît les codes, les cite, les parodie en temps réel. La difficulté consiste alors à ne pas se contenter du clin d'oeil. Il faut produire un vrai mouvement, une vraie accumulation, un vrai appétit d'images. Le spectateur doit sentir que la blague a coûté du travail et que le chaos a été réglé avec amour.
La valeur de Berolzheimer tient à cette discipline sous le désordre. Son cinéma, tel que le catalogue le laisse apparaître, défend la part carnavalesque de l'horreur. Le monstre y est moins une métaphore noble qu'un événement physique, une intrusion grotesque qui force les corps à réagir. Cette franchise est précieuse. Elle rappelle que le genre ne doit pas toujours porter un smoking critique pour être digne d'attention.
Pour CaSTV, Pierce Berolzheimer est donc une entrée du côté du plaisir contaminé. Son nom mène vers une tradition de créatures improbables, de plages dangereuses, de petites communautés punies par leur propre insouciance. Il rappelle que la série B n'est pas un sous-sol honteux du cinéma: c'est un laboratoire où les idées les plus absurdes peuvent devenir, le temps d'une séance, une vérité parfaitement acceptable.
