Peter Weir
Si Peter Weir compte pour CaSTV, c'est d'abord à cause de Picnic at Hanging Rock et de The Last Wave, pas parce qu'il a ensuite aligné des classiques de prestige anglo-saxons. Avant Witness, Dead Poets Society ou The Truman Show, il y a ce moment australien des années 1970 où Weir fabrique un cinéma de l'inquiétude pure, suspendu entre paysage, disparition et dérèglement spirituel. C'est là que son nom mord vraiment dans l'histoire de l'horreur.
On réduit parfois sa trajectoire à celle d'un grand styliste passé du nouvel élan australien à Hollywood. C'est exact, mais trop large pour être utile. Ce qui distingue Weir, surtout dans ses débuts, c'est une façon très particulière de traiter le mystère: il ne l'explique pas, il l'épaissit. Dans The Cars That Ate Paris, premier long déjà tordu, une petite ville transforme la route en piège et l'accident en économie locale. C'est une satire noire, presque grotesque, mais déjà travaillée par une cruauté communautaire qui annonce bien des cauchemars ruraux. Le film tient autant de la farce malsaine que du Horreur, avec ce plaisir très australien pour les marges qui tournent mal.
Puis vient Picnic at Hanging Rock, et l'on entre dans une autre zone. Weir adapte Joan Lindsay sans casser le sort jeté par le roman. Au contraire, il en fait une machine à atmosphère, à silence, à absence. La disparition des élèves et de leur professeur ne vaut pas seulement comme énigme. Elle devient une faille ouverte dans l'ordre colonial, scolaire et victorien. Le rocher n'est pas un simple décor, c'est une présence. Chaque plan semble dire que le paysage regarde les personnages avant de les avaler. Pour cette raison, le film reste l'un des gestes fondateurs du Mystery moderne, mais aussi une référence majeure dès qu'on parle de Folk Horror sans paysannerie européenne ni paganisme explicite. Le malaise vient de la terre, du rite social, de ce qui échappe au langage rationnel.
Le contexte de Australie est évidemment central. Chez Weir, le territoire n'est jamais un arrière-plan pittoresque. Il agit comme une force de désorientation. Dans Picnic at Hanging Rock, la nature australienne détraque les certitudes importées d'Angleterre. Dans The Last Wave, elle revient sous forme de pluie, d'orage, de visions et de catastrophe imminente dans une Sydney pourtant contemporaine. On comprend alors pourquoi les 1970s australiennes ont été si décisives: elles ont permis à des cinéastes de déplacer le cinéma national hors du folklore patrimonial pour l'amener vers des formes bien plus troubles, plus métaphysiques, plus dangereuses.
The Last Wave est peut-être le grand film-charnière de Weir pour un site comme le nôtre. Richard Chamberlain y joue un avocat rationnel, entraîné malgré lui vers des prophéties, des rêves d'inondation et une connaissance qu'il ne maîtrise pas. Le film touche au Supernatural, au film d'apocalypse intime, au thriller judiciaire détraqué, sans jamais s'installer confortablement dans une case. Ce flottement fait sa force. Weir y filme l'angoisse comme une contamination lente du réel. La pluie n'est plus un effet, c'est un langage. Les visions ne sont pas des jumpscares nobles, mais des fissures. On peut discuter aujourd'hui la manière dont le film traite les cosmologies aborigènes, et il faut le faire avec sérieux. Reste que l'œuvre conserve une puissance rare: celle d'un cinéma qui comprend que l'inexplicable devient plus dérangeant quand il contamine des institutions supposées stables.
Après ce triptyque initial, la filmographie change d'échelle sans abandonner totalement ses obsessions. Gallipoli ou The Year of Living Dangerously déplacent le regard vers l'Histoire et le politique, mais Weir continue d'y filmer des individus pris dans une force plus vaste qu'eux. Witness reste un Thriller exemplaire précisément parce qu'il oppose deux régimes de monde, l'un moderne, l'autre clos, presque intemporel. Fearless, plus tard, fait du trauma un état spectral. Et The Truman Show, sous ses dehors de fable médiatique accessible, repose encore sur une logique de manipulation totale, de décor-monde qui se referme sur un homme. Le fantastique n'est plus nommé comme tel, mais la sensation de piège, elle, demeure.
Ce qui rend Weir passionnant n'est donc pas seulement la qualité de ses films, ni même leur diversité. C'est la continuité d'une peur très particulière: peur de la dissolution du sujet dans un système qui le dépasse, peur d'un décor qui cesse d'être neutre, peur d'une révélation qui n'apporte aucun apaisement. Cette peur peut prendre la forme d'une vallée brumeuse, d'un rocher solaire, d'une pluie impossible, d'une petite ville monstrueuse ou d'un studio télé géant. Elle change de costume, pas de fonction.
Pour CaSTV, Peter Weir mérite d'être lu à partir de son noyau australien et de ses bifurcations vers le genre, pas seulement comme un auteur canonisé par l'industrie anglophone. Ses grands films des 1970s et des 1980s montrent comment un cinéma national peut produire de l'angoisse sans singer les modèles américains ou britanniques. Ils prouvent aussi qu'un réalisateur peut traverser le prestige sans perdre complètement son étrangeté. Chez Weir, le mystère n'est jamais un argument décoratif. C'est une méthode de mise en scène. Et quand elle fonctionne, elle laisse derrière elle un trouble bien plus durable que la plupart des horreurs qui prennent soin de tout expliquer.
Filmographie
