Paul Naschy
Il faut nommer La noche de Walpurgis dès la première phrase, parce que peu de figures incarnent aussi puissamment que Paul Naschy le gothique ibérique des années 1970. Acteur, scénariste, créateur de mythologies populaires et réalisateur, Naschy ne se comprend jamais tout à fait selon les catégories sages de l'auteur unique. Il est plutôt une force de prolifération. Loups garous, vampires, savants fous, malédictions héréditaires, châteaux en ruine, désir malade, nécrophilie atmosphérique : son cinéma espagnol et ses collaborations européennes ne sélectionnent pas, ils accumulent. Et cette accumulation n'a rien d'un défaut. Elle constitue son véritable style.
Dans le contexte de l'Espagne franquiste puis post franquiste, Paul Naschy apparaît comme un artisan majeur d'un imaginaire où l'excès faisait office de contrebande. Ses films ne sont pas toujours élégants, encore moins irréprochables, mais ils ont mieux : une foi intégrale dans la puissance des monstres. Là où d'autres productions de genre cherchent la respectabilité par la distance ironique ou la citation, Naschy croit encore à la chair tragique de la créature. Son Waldemar Daninsky, loup garou mélancolique et récurrent, n'est pas une mascotte. C'est une machine à réintroduire le romantisme noir, la culpabilité et l'élan charnel au coeur du horreur.
Cette dimension charnelle est essentielle. Le cinéma de Naschy comprend que le gothique n'est pas seulement affaire de décors. Il est affaire de corps excédés, contaminés, incapables de tenir dans les cadres moraux qui les entourent. Le désir y va toujours de pair avec la corruption, et la monstruosité n'efface jamais complètement la souffrance humaine. C'est ce mélange qui lui donne sa couleur singulière. Chez Naschy, le monstre attaque, bien sûr, mais il porte aussi le poids d'une malédiction vécue comme destin affectif. On ne regarde pas seulement une bête. On regarde une forme malade du romantisme.
Comme réalisateur, Naschy ne possède pas toujours la virtuosité des plus grands stylistes du gothique européen, mais il a autre chose : un instinct infaillible pour la matière du genre. Il sait ce qu'une crypte, une forêt, une poitrine blessée, un regard halluciné ou une pleine lune doivent produire. Il sait aussi que le fantastique populaire vit de circulation et de contamination. Un film appelle le suivant, une créature appelle une autre variante, un motif revient avec un nouvel accent. Cette logique sérielle fait partie de sa grandeur. Elle inscrit son oeuvre dans un imaginaire du retour, de la répétition maudite, qui est l'une des pulsations les plus profondes de l'horreur classique.
Pour CaSTV, Paul Naschy est donc bien plus qu'une curiosité culte. Il est l'un des noms qui permettent de comprendre comment l'Europe méridionale a réinventé le patrimoine gothique en le rendant plus cru, plus sexuel, parfois plus triste aussi. Dans les années 1960 jusqu'aux 1980, il a tenu une position presque impossible aujourd'hui : celle d'un monstreur total, à la fois visage, plume et parfois metteur en scène de son propre labyrinthe. Son cinéma n'est pas policé, et c'est précisément sa valeur. Il sent la sueur, le brouillard artificiel, la pulsion et la mélancolie. Bref, il sent le genre quand le genre croyait encore à ses propres nuits.
