Paul Bartel
Avec Eating Raoul, Paul Bartel a trouvé une forme de cruauté comique très américaine : un mélange de satire domestique, de mauvais goût contrôlé et d'amoralité joyeuse qui fait exploser les hypocrisies de la respectabilité petite-bourgeoise. Il y a dans ce film, et dans l'ensemble de son œuvre, quelque chose d'irrévérencieux au sens noble. Bartel ne choque pas pour se donner des airs subversifs. Il observe comment les fantasmes de réussite, d'ordre moral et de confort conjugal fabriquent eux-mêmes leurs monstruosités. Son cinéma ne vient pas salir un monde propre. Il révèle la saleté déjà au travail sous les bonnes manières.
Dans le contexte des États-Unis, Bartel occupe une place un peu latérale, et c'est précisément ce qui le rend précieux. Il appartient à une tradition de cinéma indépendant et satirique qui préfère la causticité à la noblesse, l'énergie fauchée à la bonne tenue, l'humour noir à la psychologie consolante. Le comédie chez lui est toujours contaminé par autre chose : le crime, le désir, la vulgarité sociale, parfois le horreur. Cette contamination permanente empêche ses films de devenir de simples curiosités camp. Il y a une véritable lecture morale, au sens le plus corrosif du terme.
Bartel comprend admirablement l'architecture du ridicule. Ses personnages veulent paraître dignes, efficaces, civilisés. Plus ils s'appliquent à tenir cette façade, plus ils s'enfoncent dans l'absurde ou la violence. Ce mécanisme nourrit son sens du rythme. Il sait laisser une situation se tendre jusqu'au point où la politesse elle-même devient une arme comique. Peu de cinéastes ont aussi bien filmé la monstruosité de la normalité domestique sans passer par la lourdeur démonstrative.
Il faut aussi souligner son rapport à la série B et aux marges de l'industrie. Bartel n'a jamais eu besoin du prestige pour exister. Il travaille très bien dans des espaces de production plus modestes, où l'invention de ton compte davantage que la puissance logistique. Cette économie de moyens ne se transforme pas chez lui en esthétique de pénurie. Au contraire, elle donne à ses films une allure nerveuse, directe, souvent plus libre que bien des productions mieux financées. Dans les Années 1970 et Années 1980, cette liberté faisait office de signature.
Son humour noir mérite d'être pris au sérieux. Trop de commentaires sur Bartel s'arrêtent à son excentricité, à son goût du bizarre, comme si le plaisir du dérapage suffisait à l'expliquer. Or il y a chez lui une véritable analyse des pulsions sociales américaines. Le sexe, l'argent, l'obsession de l'ascension, la peur du déclassement, l'enfermement conjugal, tout cela traverse ses films avec une netteté féroce. La farce n'annule jamais la précision du diagnostic.
Ce qui rend son œuvre durable, c'est qu'elle n'est pas cynique au sens paresseux du terme. Bartel ne se contente pas de dire que tout le monde est pourri. Il s'intéresse à la manière dont des désirs parfaitement ordinaires se tordent au contact d'un imaginaire social malade. C'est beaucoup plus subtil, et beaucoup plus drôle. Son rire ne flotte pas au-dessus des personnages. Il sort de leur manière de vouloir bien faire dans un monde déjà pervers.
Paul Bartel reste ainsi une figure essentielle du cinéma américain de travers, celui qui utilise les formes populaires pour disséquer la bienséance, la cupidité et le fantasme de respectabilité. Son œuvre n'a rien perdu de sa capacité d'irritation. Elle rappelle qu'une comédie peut être légère en apparence et profondément acide dans ses effets, qu'un petit film peut contenir une vision du monde infiniment plus précise que bien des grandes machines.
