Muriel Rasolofo
Le Canada de Muriel Rasolofo s'ouvre sur des héritages qui traversent les frontières avant de traverser les maisons: noms, accents, souvenirs déplacés, récits familiaux dont une partie manque ou brûle encore. Son cinéma possible appartient à une horreur de la transmission, où le passé ne revient pas comme une curiosité folklorique, mais comme une présence qui réclame d'être entendue dans un pays nouveau, sous une lumière différente.
Le cinéma canadien est un terrain particulièrement riche pour ces hantises migratoires. Les villes y superposent des langues, des mémoires, des communautés, des silences. Rasolofo peut être située dans cette cartographie d'un genre qui comprend que l'exil n'efface pas les fantômes. Il leur donne d'autres couloirs, d'autres objets, d'autres corps à habiter. La peur se déplace avec les familles, parfois plus fidèlement que les histoires qu'elles acceptent de raconter.
La proximité avec le fantastique tient à cette circulation entre visible et invisible. Le fantastique permet de faire coexister plusieurs régimes de réalité sans en annuler aucun. Un rêve peut être un avertissement, une mémoire, une maladie, une visite. Une apparition peut appartenir au passé d'un autre et pourtant toucher celle qui la voit. Cette ambiguïté convient à une cinéaste attentive aux héritages fragmentés.
Rasolofo intéresse Cabane à Sang parce qu'elle incarne la possibilité d'une horreur diasporique canadienne, c'est-à-dire une horreur où le territoire d'accueil n'est jamais vide. Il rencontre d'autres territoires portés dans les corps. Une cuisine, une chambre, une fête familiale, un appel téléphonique depuis ailleurs deviennent des lieux de tension. Le surnaturel, dans ce cadre, ne vient pas rompre le réel. Il révèle les couches que le réel contenait déjà.
Les années 2020 ont rendu ces questions plus visibles dans le cinéma de genre. Les récits d'horreur parlent de plus en plus de mémoire coloniale, de migrations, de familles séparées, de langues perdues ou interdites. Mais les films les plus forts ne transforment pas ces enjeux en panneau explicatif. Ils les font passer par la sensation: une chanson, une odeur, un vêtement, une prière mal comprise, un silence trop long après une question.
Le nom de Rasolofo appelle aussi une attention à la façon dont les identités sont lues par les autres. Dans l'horreur, être mal vu peut devenir une condition dramatique. On vous croit trop tard, on vous explique votre propre peur, on classe votre expérience comme superstition ou nervosité. Une mise en scène attentive peut retourner cette violence: ce que le regard dominant refuse de comprendre devient précisément ce qui sauve, ou ce qui condamne.
Son cinéma potentiel pourrait donc travailler les seuils familiaux avec une grande intensité. La table où l'on mange, le salon où l'on reçoit, la chambre où l'on cache des objets, le téléphone qui sonne à une heure impossible: autant de lieux où le passé insiste. L'horreur y est moins une invasion qu'une revendication. Elle demande que quelque chose soit reconnu.
Dans la base CaSTV, Muriel Rasolofo représente une voie essentielle du genre contemporain: faire de la mémoire déplacée une force cinématographique. Son cinéma possible dirait que les fantômes ne respectent pas les frontières administratives, que les familles transportent leurs pactes dans leurs bagages, et qu'un pays nouveau peut devenir hanté dès qu'une histoire ancienne y trouve enfin une pièce assez silencieuse pour parler.
