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Moshe Rosenthal - director portrait

Moshe Rosenthal

Avec Karaoke, Moshe Rosenthal saisit quelque chose de très précis dans la classe moyenne israélienne : l'instant où le confort cesse d'être une protection pour devenir une forme de vertige. Le film commence presque comme une comédie d'observation, puis glisse vers une étude plus trouble du désir, de l'envie et de l'humiliation diffuse. Cette capacité à déplacer légèrement un ton sans casser la continuité émotionnelle est au coeur du cinéma de Rosenthal. Dans le paysage du cinéma israélien des Années 2020, il apparaît comme un observateur particulièrement aigu des fragilités sociales qui se cachent derrière les signes de réussite.

Rosenthal ne filme pas les crises historiques majeures de manière frontale. Il s'intéresse à leurs effets latéraux, à la façon dont elles imprègnent les comportements quotidiens, les rapports de voisinage, la texture même des ambitions privées. Cela ne rend pas son cinéma apolitique, bien au contraire. Chez lui, le politique se loge dans les petites distorsions du vivre ensemble, dans la compétition intime, dans la manière dont un couple se raconte sa propre stabilité alors qu'elle se fissure déjà.

Ce qui impressionne dans Karaoke, c'est la précision du cadre social. Rosenthal comprend que le ridicule n'annule pas la douleur. Il sait que les existences ordinaires sont faites de gestes embarrassants, de fantasmes secondaires, d'élans qui paraissent presque dérisoires et qui révèlent pourtant une vérité fondamentale sur le manque. Beaucoup de cinéastes de la comédie contemporaine utilisent l'ironie comme bouclier. Rosenthal s'en sert plutôt comme scalpel. Il entaille juste assez pour laisser apparaître la vulnérabilité sous le vernis.

Cette justesse le distingue d'un cinéma plus démonstratif. Il n'écrase pas ses personnages sous une thèse. Il ne se moque pas d'eux de haut. Il les accompagne dans leur gêne, dans leurs mensonges modestes, dans leur désir parfois pathétique d'être encore regardés autrement. C'est une position délicate, et elle suppose une vraie confiance dans les acteurs. Rosenthal obtient d'eux une forme de précision intermédiaire, jamais tout à fait naturaliste, jamais franchement stylisée, qui convient très bien à son univers.

On peut situer son travail dans une tradition israélienne attentive aux tensions entre collectif et intimité, sans en faire un simple héritier. Il ne cherche ni le drame national, ni l'allégorie pesante. Il observe les arrangements moraux d'un milieu donné, avec ce que cela suppose de frustrations silencieuses et de rêves importés. Le titre même de Karaoke dit quelque chose de ce dispositif : reprendre la chanson d'un autre, jouer sa propre image à travers une performance empruntée, s'exposer tout en restant protégé par la convention.

Le plus intéressant est peut-être là. Rosenthal filme des personnages qui voudraient sortir de leur rôle sans savoir quoi faire une fois dehors. Ce n'est pas un thème neuf, mais il lui donne une tonalité singulière grâce à un sens aigu des espaces résidentiels, des fêtes, des couloirs sociaux où l'on se juge avec douceur venimeuse. Son cinéma ne hurle jamais, et cette retenue produit une gêne durable. Le malaise ne vient pas d'un grand secret révélé, mais d'une accumulation de petits déséquilibres que personne n'arrive vraiment à nommer.

Dans le cinéma israélien récent, Moshe Rosenthal mérite donc l'attention parce qu'il pratique un art difficile : faire exister une critique sociale à hauteur d'affect, sans la dissoudre dans le divertissement ni la rigidifier en programme. Ses films regardent des gens qui ont presque tout ce qu'il faut pour se croire à l'abri, sauf la paix intérieure. Cette faille, il la filme avec une intelligence de ton remarquable. On en sort avec l'impression d'avoir vu non pas un simple portrait de couple ou de quartier, mais une radiographie morale d'une société qui chante encore pendant qu'elle se désaccorde.

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