Morena Barra
Dans la Suisse que traverse Morena Barra, l'inquiétude ne vient pas d'un château de carte postale mais d'une précision trop nette: paysages rangés, intérieurs silencieux, corps qui semblent devoir respecter une mesure qu'ils n'ont pas choisie. Ses deux crédits au catalogue ouvrent une veine rare de l'horreur européenne, celle où la propreté du monde devient elle-même suspecte. La peur n'a pas besoin de désordre. Elle peut naître d'un excès de tenue.
Barra s'inscrit dans un imaginaire helvétique que le cinéma fantastique exploite trop peu. La Suisse est souvent vendue comme un décor stable, montagneux, administré, presque abstrait dans sa réputation d'ordre. Le genre, lui, sait que cette stabilité peut devenir oppressante. Une vallée isolée, un village trop calme, une institution médicale, une famille qui parle bas: tout cela contient une violence prête à se manifester sans hausser la voix.
Ce qui intéresse chez Morena Barra, c'est moins la promesse d'un folklore immédiatement identifiable que la manière de faire travailler la surface. Le cinéma d'horreur suisse, lorsqu'il évite l'imitation, possède une force particulière: il peut transformer la neutralité en menace. Une lumière froide, une architecture fonctionnelle, une conversation polie deviennent les instruments d'un malaise. Le spectateur comprend que l'effroi ne se cache pas derrière le décor. Il est dans le décor, dans sa façon de tenir les personnages à distance d'eux-mêmes.
Cette sensibilité rejoint le folk horror par un chemin détourné. On associe souvent ce genre aux campagnes anglaises, aux rites païens, aux communautés fermées. Mais son principe profond est plus large: un territoire possède une mémoire, et cette mémoire n'a aucune obligation d'être accueillante. Chez Barra, cette mémoire peut être alpine, familiale, institutionnelle ou corporelle. Elle peut se présenter sous la forme d'un héritage muet, d'un protocole, d'un silence que tout le monde respecte sans le nommer.
Depuis les années 2020, une partie du cinéma d'horreur européen a retrouvé cette voie de la lenteur tendue. Les films ne cherchent plus seulement à produire des visions choquantes. Ils interrogent les environnements qui autorisent la violence, les habitudes qui la couvrent, les communautés qui la normalisent. Morena Barra paraît appartenir à cette famille de regards: une horreur qui observe d'abord, puis accuse par la précision même de son observation.
Le rapport au corps est probablement central dans son travail. Dans un espace aussi codifié, le corps devient l'endroit où la règle échoue. Il tremble, saigne, désire, refuse, se souvient. Le fantastique peut alors surgir comme une contestation physique de l'ordre social. La peur n'est pas seulement ce qui arrive au personnage. Elle est ce que son corps sait avant lui. Cette idée donne aux films de Barra une portée plus intime que spectaculaire.
La mise en scène que suggère son entrée au catalogue tient à la patience. Elle ne cherche pas à tout expliquer. Elle laisse les objets devenir chargés, les lieux accumuler une hostilité douce, les relations se contracter jusqu'à rendre l'air irrespirable. Ce cinéma demande au spectateur une attention active. Il faut regarder les marges du cadre, écouter les pauses, accepter que la menace puisse se déplacer par une simple variation de ton.
Morena Barra apporte ainsi à CaSTV une présence précieuse: celle d'une cinéaste suisse capable de faire du calme un matériau horrifique. Deux crédits ne suffisent pas à construire une doctrine, mais ils indiquent une direction claire. Le monde qu'elle filme ne s'écroule pas. Il persiste. Et c'est cette persistance qui inquiète. Dans son cinéma, l'horreur ne frappe pas toujours. Parfois, elle organise la pièce avant notre arrivée, puis attend que nous remarquions que rien n'a été laissé au hasard.
